1931. Les tensions en Europe s'aggravent. Le fascisme est de plus en plus présent..
 
AccueilCalendrierFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 Madame à minuit

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Invité
Invité
avatar


MessageSujet: Madame à minuit   Ven 18 Déc - 23:33

Valentin rattrapa de justesse le plat qui allait glisser de la table et s'écraser par terre, sous les éclats de rires, pendant que les voisins de table d'Antoine engageaient un duel de nourriture. Antoine avait tout juste eu le temps de sauver son verre d'eau du massacre lorsque le prof d'éducation civique s'interposa en hurlant à la table complète "de ne pas jouer aux sauvages sans éducation !", avant de tous les menacer d'une retenue collective s'ils ne se calmaient pas sur le champ. Antoine se racla la gorge en reposant son assiette, avec un regard en biais pour Jasper qui avait reposé son pain d'un air innocent. On ne pouvait même pas faire un bon chahut, ce n'était pas drôle. Ils terminèrent de manger sous la surveillance aigu de la table des profs, piquant le nez dans leurs assiettes sans trop oser lever la voix. Et puis, la dirlo était là aussi, donc. Il fourra un bout de légumes dans sa bouche en regardant Jasper parler en langue des signes avec sa petite amie, de la chorale où ils allaient ce soir. Une nouvelle chorale, la prof de chant avait mis une annonce avant les vacances d'été pour donner le rendez-vous de rentrée. Ça devait être horrible pour Adeline, elle qui était privée de sa voix.

– Pourquoi ça t'enthousiasme ? marmonna Antoine. Tu n'y vas pas.

– Et toi, je me demande bien pourquoi tu y vas, t'ose pas ouvrir trop grand la bouche.

Eh, il osait parfois ! Heu, de temps en temps. Une fois ou deux. Bon, jamais, mais quand même, on n'avait pas besoin de trop ouvrir la bouche pour chanter ? Ou si ? Il termina de manger en grinçant un peu des dents, vexé. C'était sa prof principale, madame Chevreuil, qui lui avait conseillé de faire ça, pour qu'il "s'extériorise" et sois moins timide et renfermé. Une fois le repas terminé, il fila dans la chambre pour déposer ses affaires, retournant ensuite dans le bâtiment des cours. C'était le mercredi de la rentrée, il n'avait encore quasiment pas de devoirs à faire et il faisait jour jusqu'à tard, beaucoup en profitaient pour flâner. Il grimpa les escaliers, sa veste sur les épaules, cherchant la salle des options, qui avait changé de place. Laura était déjà à attendre dans le couloir, lorsqu'il arriva, comme d'autre. Il y avait un peu de remous et il vit en arrivant à hauteur du groupe que Dominique faisait fondre toutes les filles présentes en leur montrant des photos de son fils. Antoine avait littéralement scié, comme la majorité des élèves, en apprenant que non seulement il avait eu un fils mais qu'en plus il le gardait, l'élevait, s'occupait de lui, à son âge. Antoine s'appuya contre le mur du couloir avec les autres, attendant la prof. Sauf que ce ne fut pas elle qui arriva. Pas du tout.

– Un peu de calme, les jeunes, rentrez en silence.

La bouche d'Antoine se décrocha lorsqu'il posa le regard sur leur nouveau, et très grand, prof de maths, arrivant avec un dossier sous le bras. Une minute, où était madame Durand ?! Un petit de cinquième se risqua à poser la question, alors que le prof ouvrait la porte de la salle, et il lui répondit d'un ton calme qu'elle venait de poser sa démission, dès le jour de la rentrée, après la réunion entre professeurs qui avait eu lieu auparavant. Oh... Passant la porte, il fut d'un seul coup très nettement moins rassuré. Chanter avec ce prof... Il était un peu... dur ? Sévère ? Intimidant ? Effrayant ? Une fois dans la salle, il se glissa plus près pour être debout près de Laura, lui tapotant sur l'épaule pour la saluer. Bon, Jaz avait très bien fait de ne pas venir. Les bureaux et les chaises avaient été repoussés sur le côté, il n'y avait devant le groupe d'élèves qu'un espace vide, avec des écritoires, des partitions, puis un piano, que le prof examina brièvement avant de se mettre face au groupe, tenant des partitions entre ses mains. Il savait vraiment chanter ?! Avec sa carrure, on l'imaginait plus facilement écraser un boxeur que chanter.

– Avant de vraiment commencer le chant, je vais constituer les groupes selon votre ton de voix, les basses seront placés ici, les alto à côté, ainsi de suite. Puis nous commencerons avec le chant "Madame à Minuit", que vous chanterez devant toute l'école le dernier jour avant les vacances de Noël.

Il s'assit au piano, appelant le premier élève et lui fit chanter deux ou trois paroles de l'hymne national. Bon... On ne panique pas, surtout pas ! Ce n'est pas parce que c'était lui le prof que ça allait mal se passer, non ? On respire. Il s'appliqua à se détendre, regardant chaque élève chanter un peu, soutenu par quelques notes au piano. Lorsque vint son tour, il s'avança mais il avait à peine ouvert la bouche et dit trois mots que le prof l'arrêta assez sèchement en lui disant de se redresser et d'ouvrir la bouche. Antoine était profondément mal à l'aise, détestant être au centre de l'attention, mais fit ce qu'on lui disait, avant d'être arrêté de nouveau, avec un gros soupir. Heu, il avait fait quelque chose de mal ? Il ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de recula lorsque le prof se leva et vint vers vers lui.

– Ce n'est pas votre bonne voix, ça ! Redressez-vous. Décrispez les épaules. Écartez un peu les pieds et plantez-les bien au sol.

Il plaqua ensuite une main sur son ventre et l'autre dans son dos, lui ordonnant d'inspirer et de respirer profondément, de sentir d'où venait son souffle. Oui, oui, d'accord... Antoine resta bien sans bouger en le regardant se rasseoir et pianoter, lui lançant de recommencer. Le jeune lycéen s'exécuta, une fois, deux fois, se faisant rappeler à l'ordre à chaque fois, jusqu'au moment où il chanta malgré lui d'une voix beaucoup plus claire et juste, qui l'étourdit et lui fit couper tout net. Mais ce qui le choqua encore plus, ce fut lorsque le prof eut un grand sourire.

– Et bien voilà ! Vous voyez, c'est enfin sorti. Soprano, à droite. Suivant !

Antoine eut l'impression de marcher comme un automate, avec un léger vertige, s'arrêtant dans le groupe en veillant à ne plus se faire remarquer. Certains avaient une voix très grave, d'autres nuancés, d'autres encore très légère, alors qu'il y en avait qui montaient dans les aigus, comme lui. Lorsque Laura passa à son tour, il vit avec soulagement qu'elle aussi était soprano, lui serrant brièvement la main lorsqu'elle revint à côté de lui. Une fois tous les élèves passés, Auguste leur fit signe de se taire, annonçant qu'ils allaient d'abord se familiariser avec la chanson. C'était un poème chanté, assez lent, montant et descendant, qu'Antoine avait étudié en Français en troisième, en début d'année. Le prof fit quelques notes, des deux mains, puis commença à chanter, d'une voix grave mais juste, ce qui choqua encore plus Antoine. Il chantait, il chantait vraiment, cette armoire de glace et de muscles chantait ! Non mais il chantait ! Il chantait ! Il... Mais il chantait ! Plus de la moitié des élèves présents le fixaient avec des yeux leur sortant de la tête, le lycéen était aussi perturbé que s'il avait vu la directrice faire une danse du ventre au milieu du réfectoire.

Lorsqu'il termina, il y eut un très, très gros silence, puis ils applaudirent, Antoine s'y mettant avec un temps de retard. Bien, puisque tout semblait possible, il s'attendait presque à voir le prof de sciences débarquer en tutu rose pour leur faire une petite samba. Voir ce prof chanter... Où avait-il appris, en plus ? Ce n'était pas une chose qu'on enseignait aisément aux garçons. Ils savaient tous danser car il y avait beaucoup de bals et de fêtes, ça faisait parti intégrante de l'éducation, mais chanter, c'était encore autre chose. Chacun prit un des exemplaires de la chanson qu'il distribua, lisant les paroles. Le prof de maths l'appela tout à coup, lui disant de venir devant. Heu... Lui ? Gloups. Il s'avança avec lenteur, avec la grâce d'un condamné à mort arrivant à la chaise électrique. Le grand rouquin lui dit en souriant qu'il avait une bonne voix et que ce serait dommage de ne rien en tirer. Il ajouta de chanter le premier couplet, en prenant soin à bien respirer et se redresser, comme toute à l'heure.

– Hum... Oui.

Pour un peu, il en aurait pleuré tant il était mal à l'aise. Très crispé, il se racla la gorge en s'obligeant à se détendre, dénouer un peu ses muscles. Le prof entonna la chanson, des notes longues, mélodie familière pour beaucoup, pour lui aussi. Ne pouvant le regarder en face, Antoine ferma les yeux, prenant une longue inspiration, puis entonna la chanson, recommençant encore deux fois, trois fois, puis se détendant assez au quatrième coup pour chanter d'une voix claire, montant dans les aigus, se focalisant sur le piano, sur les notes résonnant avec les paroles. Le prof lui lançait parfois de reprendre son souffle, relancer sur une parole, sans cesser de jouer au piano, ajoutant d'ouvrir les yeux et de regarder droit devant lui. Il reprit le premier couplet, fixant un point sur le mur, tremblant assez fort. Il connaissait cette chanson, son ton sa lenteur, sa profondeur, savait là où il fallait monter et descendre la voix. Lorsque la dernière note du piano s'éteignit, Antoine avait l'impression d'avoir participé à un gigantesque marathon, les jambes coupées.

– Parfait, jeune homme, vous ferez un bon soliste. Mademoiselle Miranbert, à votre tour.

WHAT ?! Eh, eh, eh, non ! Non, non, non, non, non ! Antoine ouvrait la bouche pour protester contre le mot "soliste" lorsqu'il se fit repousser par le prof vers le reste du groupe. Mamaaaan... Il revint près de Laura, serrant ses feuilles de partitions contre lui de la même façon qu'il serrait sa peluche contre son cœur, à quatre ans, après avoir fait un cauchemar. C'était une blague, il ne savait même pas chanter, il n'avait pas la voix pour ! Hein ? N'est-ce pas ? Paniqué, il tapota son cou, comme s'il pouvait deviner comme ça s'il avait ou non une bonne voix. S'inscrire dans cette chorale avait été la pire idée du siècle, pourquoi avait-il fait ça... Il ne pouvait pas prévoir ! La prof habituelle qui démissionnait le jour de la rentrée, bon, dans un sens, ça pouvait se comprendre, mais qu'elle soit remplacé par un des profs les plus intimidants et flippants de tout le pensionnat, c'était une autre affaire.

– Tu sais chanter, toi ? bafouilla-t-il dans un murmure à Laura.

– Je pourrai jamais faire la même chose que toi... répondit-elle avec un air terrorisé.

Il fit une grimace, baissant un peu la tête. Et joyeuse rentrée, surtout, il était mort d'angoisse, maintenant. Chanter en soliste... Devant toute l'école... Il se sentait parfaitement incapable de faire ça ! Jasper pourrait, lui, il avait bien assez de culot et de confiance en lui pour ça. Comme Dominique et quelques autres, plus à l'aises, plus ouverts. Mais lui, non, il ne pouvait pas. Laura glissa tout à coup la main dans la sienne et il essaya de lui sourire mais cela resta coincé dans sa gorge. Le mot "soliste" résonnait en boucle dans son esprit, martelé comme s'il était un marteau s'abattant contre son lui à maintes reprises. Les élèves passaient un à un, il était très facile de voir qui était à l'aise. Après le passage d'un garçon assez jeune mais très doué, leur prof héla tout à coup quelqu'un qui passait dans le couloir. Il haussa les sourcils en voyant la directrice, trouvant bizarre qu'elle ne soit pas chargée de livres ou de dossiers. Leur prof lui demanda tout à coup si elle voulait chanter avec lui, ce qui lui attira en instantané tous les regards. La dirlo répondit qu'elle ne savait pas faire ça, ce à quoi Antoine retint un sourire. L'imaginer chanter, elle...

– Allons, madame la Vicomtesse, vous avez été initiée au chant, tout comme moi.

Tous les regards se tournèrent vers la directrice, dont les joues avaient pris une teinte rose soutenu, les expressions allant de l'ahurissement à l'amusement. Antoine ouvrait et refermait la bouche comme un poisson hors de son bocal, répétant le titre en boucle en essayant d'assimiler, serrant plus fort la main de Laura sans même s'en rendre compte. D'accord... Il jeta un regard à Laura, qui semblait moins choquée que lui.

– Tu n'as pas vu sa maison...

Non mais il imaginait bien, d'un seul coup. Un genre de manoir ou une maison de maître, avec des dizaines de domestiques partout, à faire le ménage et la cuisine. Mais en fait... Il aurait dû s'en douter, la directrice s'appelait "de Lizeux", les noms à particules étaient la marque de la Noblesse. Donc leur prof de maths... C'était un Noble, lui aussi, ce qui expliquerait qu'il savait chanter comme ça. La directrice s'avança alors, s'asseyant à côté de lui au piano, dans un silence absolument parfait, personne n'en croyait ses yeux. Ils chantèrent alors, tous les deux, en duo, et Antoine se retint à Laura pour ne pas en tomber par terre, les yeux lui sortant de la tête, la bouche grande ouverte. Et tout le monde était dans le même état, écoutant dans un silence quasi-religieux, silence qui dura deux bonnes minutes après la note finale, tous étant trop figés ou choqués.

– Je vous laisse, travaillez bien.

– Merci.

Il la suivit du regard, assommé, ahuri, soufflé. Elle savait aussi chanter... Elle avait accepté de chanter devant eux... Wow, que s'était-il passé cet été, à part les orages ? Revenir à la réalité fut très dur, mais il fallait bien se secouer, les élèves passaient un à un. Il retint un long soupir, amenant la main de Laura à ses lèvres pour y faire un bisou, avant qu'elle ne passe à son tour.

– Allez, courage, murmura-t-il.
Revenir en haut Aller en bas
Laura K. Nakajima
Collégienne
avatar

Fonction :
  • Modo
Récits : 1257

Âge RPG : 14 ans

MessageSujet: Re: Madame à minuit   Sam 26 Déc - 23:22

Caroline – Je ne comprends toujours pas pourquoi tu vas à la chorale… Tu veux vraiment chanter devant toute l’école ?

Laura – Mais puisque je te dis que j’en ai envie ! Et puis, Antoine y va, je veux le soutenir. Tu sais qu’il est timide, s’il voit une tête qu’il connaît bien, il y arrivera sûrement mieux.

Caroline ne rajouta rien, marmonnant que c’était stupide, que si ça se trouvait, Antoine n’aurait pas fait la même chose qu’elle et qu’ils ne seront plus ensemble dans quelques mois, que Laura n’était pas assez mature pour lui. C’est ça… Préférant ne rien dire, elle baissa la tête, terminant de manger en silence. Une bataille de nourriture s’était déclarée et vite calmée, les garçons fusillés par les filles plus « m’as-tu-vu » parce qu’ils étaient soi-disant trop immatures. Il fallait bien qu’ils s’amusent un peu ! Ils n’en avaient plus autant l’occasion qu’avant depuis que les militaires avaient investi l’école et Laura avait l’impression que, cette année, ils auraient besoin de s’amuser plus que jamais. Peut-être était-ce parce qu’elle avait changé, comme Antoine avait dit… Mais cela n’avait pas empêché Caroline de lui reprocher d’aller à la chorale et de sortir avec Antoine qui était « plus vieux, plus mature mais trop influençable ». Il avait le droit de s’amuser aussi ! Oui, il était lycéen, et alors ?

Caroline – Pourquoi tu sors avec lui ? Il n’est même pas de la bourgeoisie…

Laura – Ah non, tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! Je sors avec lui parce que je l’aime, tu peux le comprendre, ça, non ?! Sa famille est bien mieux que celle qu’on avait, Jasper et moi, et j’ai renié cette partie de « bourgeoisie » qui était en moi, alors tes considérations, tu peux les garder pour toi.

Sa voisine lui demanda ce qu’elle voulait dire par là mais Laura l’ignora purement et simplement, gardant les yeux baissés sur son assiette en jouant avec sa fourchette. Elle n’avait plus faim. Ses amies ne pouvaient pas savoir ce qui s’était passé ces vacances-ci, elle n’avait rien dit et se doutait que Jasper en ait parlé, tout comme Antoine. Pas la force, pas encore, c’était trop récent et elle n’avait pas envie d’étaler sa vie en public comme ça. Surtout avec des « amies » qui agissaient de la sorte. Si elles savaient… Son petit ami n’avait rien d’influençable, c’était plutôt lui qui les calmait, Jasper et elle. C’était lui qui l’avait rassurée à propos de son don, cet été, lui qui lui répétait sans cesse d’être plus calme pour l’utiliser et de ne pas être impatiente. Donc, non, il n’était pas influençable, quoi qu’en disent les autres, quoi qu’en pense Caroline.

Laura resta silencieuse jusqu’à la fin du repas, bénissant le moment où elle put lâcher ses « amies » pour courir jusqu’au cours de chant et rejoindre Antoine. C’était stupide, elle le savait, mais elle avait un immense besoin de le voir, d’un coup. Voir un visage qui savait tout, se réfugier dans ses bras quelques instants, rien de plus. Elle savait que les premiers jours seraient difficiles, qu’il faudrait s’adapter, parler de ses vacances, entendre les autres en parler et demander des nouvelles, qu’elle perdrait sans doute quelques amies lorsqu’elles apprendraient qu’ils n’étaient plus sous la garde de leurs parents, Jasper et elle, et que donc ils n’étaient plus vraiment bourgeois. Enfin, si, monsieur Nakajima était peut-être bourgeois aussi mais allez dire que vous êtes sous la tutelle d’un prof… Ce sera encore plus effrayant, surtout si ledit prof est le sous-directeur.

La collégienne rejoignit la salle de classe où se donnait le cours de chant toute seule, étant venue en avance pour être tranquille et ne plus avoir à supporter ses « amies ». Elle resta debout près du mur, bien droite, essayant d’ouvrir la porte mais c’était encore fermé. Oh. C’est vrai qu’elle était venue un peu trop tôt… Bah, tant pis, elle patienterait. Ce n’est qu’à ce moment que Laura réalisa un petit détail… D’autres élèves voulaient participer à la chorale, n’est-ce pas ? Autour d’elle, tout le monde disait que ce n’était pas intéressant, que c’était ridicule, qu’ils avaient déjà eu des cours de chants chez eux. Et si personne ne venait, en dehors d’Antoine ? Mais non, il y aura d’autres personnes, quand même. Et puis, ils ne connaissaient pas cette prof, ça pouvait vraiment être très bien. Un moment pour penser à autre chose qu’aux cours, sans devoir réfléchir.

Cependant, des élèves arrivèrent. Des filles, surtout, puis quelques garçons par-ci par-là, de plus en plus nombreux. Des gloussements, aussi, autour de Dominique, le jeune père qui montrait des photos de son fils aux filles à côté de lui. Laura eut un petit sourire attendri, se dressant un peu sur la pointe des pieds pour voir à son tour. Il était un bon père, il n’abandonnerait jamais son fils et ne lui ferait aucun mal, elle en était persuadée. Après quelques minutes, elle se détacha de cette vision adorable et son regard tomba sur Antoine, un peu plus loin. Elle dut franchement se retenir pour ne pas aller dans ses bras, ne voulant pas l’inquiéter alors qu’elle était juste un peu épuisée. Entre l’accident en maths dès le premier jour, les discussions autour des vacances, le nouvel aménagement des locaux, de l’école, les changements, la dispute avec Caroline… C’était trop, voilà tout. Au moins, ce cours lui permettrait de découvrir un nouveau prof et de se changer les idées.

Prof – Un peu de calme, les jeunes, rentrez en silence.



C’était lui leur professeur de chant ?! Laura resta bouche-bée en voyant arriver monsieur de la Valière, tout le monde s’écartant sur son passage dans un silence religieux. Et… Et l’autre prof ? Pourquoi c’était lui qui donnait ce cours ? Un élève posa la question et ils apprirent qu’elle avait démissionné à la rentrée. Oh… Mais ils étaient vraiment obligés de le suivre avec lui ? Il n’y avait personne d’autre dans le coin ? N’importe qui ! Professeur de musique, de géo, de heu… Tous les profs pouvaient ! Après tout, il y avait de la musique dans toutes les matières. La chanson, ce sont des paroles, donc du français. Le souffle et tout ça, ça peut être relié à la géographie et au vent, non ? Puis aux sciences aussi, c’est de la biologie, de la logique… Et le prof devait les connaître ! Et pourquoi pas histoire ? Laura était sûre qu’il y avait un lien possible entre l’histoire et le chant, comme heu… N’importe quoi, mais il y avait un lien. Mais surtout pas avec les maths, c’était trop logique, trop cadré pour être relié à une chorale. Son raisonnement se tenait, non ? En plus, le prof ne les connaissait pas. Pas suffisamment.

Beaucoup moins rassurée, Laura passa la porte avec une furieuse envie de faire demi-tour, ni vu ni connu, avalant douloureusement sa salive lorsque monsieur de la Valière se rapprocha, fermant « marche ». La porte ouverte, derrière eux, c’était pour leur laisser une dernière chance ? Il allait les torturer ? Les enfermer ? Adieu, belle liberté… De toute manière, elle ne pouvait pas sortir, Antoine était toujours là. Et elle voulait le soutenir, elle le lui avait dit et tiendrait parole. La salle était… métamorphosée. Ce n’était pas une salle de classe normale, non, tous les bancs avaient été poussés sur les côtés et un grand piano trônait fièrement un peu plus au centre de la salle de classe dans l’espace vide.

D’instinct, tous les élèves s’étaient écartés de ce si grand espace, comme si c’était dangereux, et ne disaient absolument rien. On aurait dit qu’on allait les jeter, tous autant qu’ils étaient, dans une cage aux lions pour un grand spectacle… Laura sentit soudain quelqu’un lui tapoter l’épaule et manqua de sursauter avant de se retourner. C’était Antoine, tout va bien. Il fallait vraiment qu’elle se détende ! Même le prof savait chanter, ce n’était pas si compliqué… Minute. Lui savait chanter ?! Il examinait le piano, là, les partitions, elle ne rêvait pas. Il… chantait ?

Prof – Avant de vraiment commencer le chant, je vais constituer les groupes selon votre ton de voix, les basses seront placés ici, les alto à côté, ainsi de suite. Puis nous commencerons avec le chant "Madame à Minuit", que vous chanterez devant toute l'école le dernier jour avant les vacances de Noël.

Le prof s’installa au piano pour commencer la répartition tandis que Laura sentait son stress croître petit à petit sans qu’elle ne parvienne à se calmer. C’était plus fort qu’elle, elle n’y arrivait pas. D’habitude, pas de problème, elle aurait pu… Mais là. Avec ce prof. C’était impossible. Elle regardait les élèves se succéder les uns aux autres, tous parvenant à chanter quelques paroles de l’hymne national avant d’être répartis dans tel ou tel groupe. Elle-même n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouverait… Mais chanter devant le prof, c’était impossible. Pas aujourd’hui, pas après ce début de semaine, pas après tout ce qu’elle avait dû emmagasiner pour s’adapter.

Et son stress ne fit qu’augmenter lorsqu’Antoine passa… Monsieur de la Valière l’arrêta plusieurs fois, lui demandant de se redresser, de planter ses pieds dans le sol, de sentir sa respiration, que ce n’était pas sa bonne voix… Et c’était quoi, au juste, une vraie voix ? Ils n’en savaient rien, eux ! En plus, désolée, mais devant lui… Le prof réalisait-il à quel point il les intimidait ? Ou pas ? Sincèrement, Laura avait plus peur de se retrouver dans un bureau seule avec lui que d’être seule avec monsieur Nakajima. Jusqu’ici, elle n’aurait jamais pensé une telle chose mais… Voilà. Ce prof était terrifiant et chanter signifiait se laisser aller, montrer une part de soi restée secrète jusqu’ici, se livrer autrement dit. Et pourtant, Antoine y arriva. Au bout d’un moment, sa voix sortit bien plus claire et juste, méconnaissable, le poussant à s’arrêter tant c’était surprenant. Il… C’était… C’était lui qui avait chanté ?

Prof – Et bien voilà ! Vous voyez, c'est enfin sorti. Soprano, à droite. Suivant !

Elle le regarda, bouche-bée, aller vers le groupe où se situaient les élèves avec des voix « sopranos ». Pour être honnête, Laura ne s’y connaissait pas en musique, pas assez pour qualifier les voix du moins, et ne voyait aucune différence entre deux élèves là où leur professeur en voyait plein, les mettant dans deux groupes assez espacés. Ce fut bientôt à son tour et, tâchant d’être plus détendue, la collégienne calqua ses gestes sur ceux d’Antoine en tremblant comme une feuille. Deux ou trois paroles, pas plus. Deux ou trois paroles de l’hymne et c’était tout. Rester droite, bien respirer, pieds plantés dans le sol… Sentir sa respiration, tout ça. Laura fit de son mieux pour passer cet exercice vite fait bien fait, plus mal à l’aise que jamais, détestant être au milieu du cercle pour une fois. Elle ne savait pas pourquoi mais c’était comme ça. Et il se révéla qu’elle était soprano aussi. Comme Antoine ! Filant le rejoindre, elle poussa un petit soupir de soulagement en se mettant à côté de lui, lui serrant brièvement la main.

Laura n’écouta que très brièvement les consignes, essayant de se reprendre et de sourire, de garder son calme pour ne pas stresser. Ils allaient passer aux chansons qui se chantaient tous ensemble, n’est-ce pas ? Il avait fait les groupes, c’était bon, ils pouvaient y aller et ne plus devoir rester tout seuls devant le groupe et le prof. Surtout le prof. Ou pas… Il leur expliqua qu’ils devaient d’abord se familiariser avec la chanson, un poème dont Laura n’avait jamais entendu parler. Ils allaient devoir chanter un poème qu’ils ne connaissaient pas dès le début ? Bon, d’accord, compris, leur prof de maths ne plaisantait vraiment pas… Ce qui eut le don de stresser un peu plus la collégienne qui se sentait de moins en moins à l’aise ici.

Essayant de se concentrer sur les consignes du professeur, elle le regarda se placer comme il leur avait dit au début du cours et… chanter. Chanter. Non mais chanter ! Il chantait vraiment ! Voix grave, qui correspondait plutôt bien avec sa carrure, voix juste qui prouvait qu’il avait suivi des cours de chants, qui imposait le silence tant tous les élèves étaient choqués. Il chantait… Minute. Où avait-il appris ? Il avait pris des cours ? Lui ? Laura essaya de l’imaginer à leur place, en tant qu’élève, à recevoir les mêmes conseils et à devoir chanter pour elle ne savait quelle raison. Il était professeur de maths, pourquoi chantait-il ? C’était bizarre, inexplicable. Laura en oublia complètement son malaise, perturbée, mais revint vite les pieds sur terre lorsque monsieur de la Valière leur distribua les paroles de la chanson et appela Antoine, juste à côté d’elle, avant qu’elle n’aie le temps de lire les paroles précises. Lui lançant un regard d’encouragement, elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il soit devant eux. Il pouvait y arriver, il venait de le faire, ce n’était pas compliqué, il devait simplement se détendre. Même si le prof leur faisait face… Mêmes conseils que tout à l’heure mais plus… aimable ? Oui, c’était cela, il avait l’air moins dur, lui ayant même dit qu’il avait « une bonne voix ».

Antoine – Hum... Oui.

Laura regardait toujours Antoine, lui envoyait toutes les ondes positives possibles pour qu’il se détende. Il pouvait le faire, elle en était convaincue ! Elle lui fit un petit sourire, essayant de l’encourager à nouveau lorsqu’il se mit à chanter. Au début, ce fut un peu chaotique mais il parvint à se détendre et à ouvrir les yeux. En apparence, seulement. Elle voyait qu’il tremblait, qu’il tentait de se maîtriser et qu’il aurait pu pleurer si la situation avait été différente tant il stressait. Premier cours et il devait chanter devant tout le monde, le professeur insistant pour qu’il corrige certaines postures, certains tics… C’était normal, oui, mais il les connaissait un peu ! Il devait bien savoir qu’Antoine était timide, non ? Ce n’était pas un secret, tout le monde le savait. Et puis les profs ne parlaient pas ensemble ? Tous les profs parlaient entre eux, à la salle des profs, c’était connu. Mais non, monsieur de la Valière ne le lâcha pas… Il était plus détendu, seulement, plus gentil, elle en avait l’impression, et Antoine put chanter clairement jusqu’à ce qu’il rejoigne sa place. Sa voix était… Jamais Laura n’aurait imaginé qu’il puisse chanter ainsi, jamais.

Prof – Parfait, jeune homme, vous ferez un bon soliste. Mademoiselle Miranbert, à votre tour.

… Pardon ?! Laura sentit sa bouche s’ouvrir en grand sous le choc, reportant immédiatement son regard sur Antoine pour voir comment il allait. Soliste… Mais qu’avait mangé le prof avant de venir à ce cours, au juste ?! Antoine, soliste ! S’ils voulaient qu’il combatte sa timidité, pourquoi ne pas lui demander de faire le discours de fin d’année en chantant, tant qu’ils y étaient ? Antoine, soliste… Il resta là, planté sur place pendant quelques secondes avant d’être poussé vers elle pour libérer la place et la laisser à la suivante. Laura l’observa un moment, oubliant son propre stress, inquiète à l’idée que son petit ami ne s’évanouisse sur place tant il était stressé. Rien de bien chez lui, hein ? Tsss, pauvre fille, rien qu’à penser aux paroles de Caroline… Breef, le réconforter, le rassurer. Mais comment ? Heu…

Antoine – Tu sais chanter, toi ? bafouilla-t-il dans un murmure à Laura.

Laura – Je pourrai jamais faire la même chose que toi... répondit-elle avec un air terrorisé.

Laura réalisa, trop tard, ce qu’elle venait de dire en voyant Antoine esquisser une grimace en baissant un peu la tête. Désoléééeeee ! Elle voulait le rassurer, elle, pas l’effrayer ! Promis ! Juré ! Elle ne l’avait pas fait exprès ! Elle glissa sa main dans la sienne pour essayer de se rattraper, lui souriant faiblement d’un air désolé, voulant vraiment le calmer, le rassurer, lui montrer qu’elle était là. Mais, vu sa tête, c’était un échec… Elle n’avait dit que la vérité, en plus ! Laura n’avait jamais pris de cours de chant, elle se sentait incapable de réaliser la même performance qu’Antoine, ne pensant qu’à se cacher dans un trou de souris pour l’instant. Ce prof lui faisait peur, voilà, elle n’en pouvait absolument rien. Il était intimidant ! Et chanter face à lui, c’était… c’était… Ils ne pouvaient pas chercher un autre professeur, vraiment ? Ils pouvaient se passer de la chorale, ce n’était pas si grave si elle avait quelques mois de retard.

Même s’ils devaient être parmi les seuls à souhaiter cela… Les élèves qui se succédaient devant tout le monde n’avaient pas l’air terrifié, pas autant qu’Antoine, certains se débrouillant même très bien. Laura resta droite, silencieuse, ne lâchant pas la main de son petit ami en lui caressant doucement le dos de la main pour essayer de le calmer. Ce n’est que lorsque monsieur de la Valière appela quelqu’un dans le couloir qu’elle se redressa un peu, voyant sa tante entrer. Et il lui demanda si elle voulait chanter avec lui. Pardon… ? Elle avait bien entendu ? Chanter… La directrice ? Il rêvait debout, elle refuserait et n’était pas du genre à accepter une chose pareille. Elle avait du boulot, chanter signifierait « perdre du temps » pour elle. Sans grande surprise, sa tante refusa, disant qu’elle ne savait pas faire ça.

Prof – Allons, madame la Vicomtesse, vous avez été initiée au chant, tout comme moi.

Vi… Vicomtesse ?! La directrice était vicomtesse ?! Une vague de murmures parcourut le groupe des élèves, tous choqués devant cette révélation. Laura s’en remit plus vite, cependant, se remémorant la maison dans laquelle ils avaient passé pas mal de temps, Jasper et elle. Vu les parents et la maison, en effet, ce n’était guère étonnant. Antoine lui serra la main un peu plus fort, la tirant de ses pensées et lui faisant tourner la tête. Avant de le voir ouvrir et fermer la bouche comme un poisson hors de son bocal. Ah, heu. Elle avait oublié de lui décrire la maison de la directrice ? Désolée…

Laura – Tu n’as pas vu sa maison…

Antoine ne répondit rien, devant sans doute analyser la situation et réfléchir à ce qu’ils venaient de découvrir. Si leur prof était capable de chanter… Ah. Oh. Laura le dévisagea, soudain, l’analysant discrètement pendant que la directrice prenait place à côté de lui pour chanter. Minute. Hein ? Elle prenait place à côté de lui pour chanter ?! Elle acceptait ?! Cette fois, ce fut à son tour d’ouvrir la bouche en grand, choquée, ne quittant pas sa tante des yeux. Non mais elle acceptait ! Elle allait chanter ! Qu’on la foudroie sur place si cela n’était pas une preuve que leur prof et la directrice n’étaient pas ensemble ! N’importe qui d’autre se serait fait renvoyer balader, mais lui, non. Rien du tout, elle n’avait qu’à peine résisté, acceptant très vite. Et elle chantait… Laura sentit un petit poids la tirer, devinant que c’était Antoine qui devait se retenir à elle mais trop choquée pour dire ou faire quoi que ce soit. Sept minutes. La directrice, générale, sa tante de surcroît, chanta durant plus de cinq minutes en prenant le temps, dévoilant une voix plutôt belle, un chant juste, sans fausse note. Lorsqu’ils se turent enfin, personne ne prononça un mot, soufflé, choqué.

Directrice – Je vous laisse, travaillez bien.

Prof – Merci.

Le professeur les rappela, recommençant à faire passer les élèves les uns à la suite des autres pour la chanson, bien plus longue que les deux ou trois paroles qu’ils avaient dû chanter au début du cours. Laura essaya de se reprendre, sortant de l’état de choc lorsqu’Antoine porta sa main à ses lèvres pour l’embrasser, l’encourageant. Ah, c’était son tour… Déjà ? Gloups. Elle… Elle devait vraiment y aller ? Lançant un regard apeuré à Antoine, elle sentit une vague de stress l’envahir d’un coup malgré ses encouragements, comme un immense rideau de pluie lui tombant dessus en pleine tempête. Elle le sentait s’insinuer, se répandre, la paralyser sans qu’elle ne puisse faire un seul mouvement, la gorge plus serrée que jamais. Ce ne fut qu’au prix d’un immense effort qu’elle parvint à bouger, se mettant à la place des élèves précédents, bien droite, essayant de respirer avant d’entonner le début de la chanson. Elle ouvrit la bouche lorsque le prof commença à jouer mais aucun son n’en sortit. Du caaaalme !

Laura – Dé… Désolée, je vais me calmer.

Prof – Oui, on se calme, je ne mange pas les enfants, recommencez.

Laura hocha la tête, inspirant profondément puis expirant pour se calmer et se reprendre. Elle n’avait pas peur, en temps normal ! C’était juste… le prof. Elle ferma les yeux pour se concentrer, essayant d’oublier qui se trouvait en face d’elle, se détendant un peu plus en ne pensant qu’à Antoine qui était dans la même pièce. Et elle commença à chanter, se remémorant les premières paroles de cette chanson qu’elle venait tout juste de lire, focalisée sur sa respiration pour ne pas perdre le contrôle. Elle essaya de rouvrir les yeux au bout d’un moment, se disant que chanter les yeux fermés était stupide, mais haussa un peu trop le ton en voyant le professeur jouer et les referma aussitôt, très fort, pour continuer à chanter.

Elle se concentra sur la mélodie, sur les paroles, sur ce qu’elle ressentait elle-même en écoutant la musique, les tonalités… Petit à petit, réalisant que le prof n’allait pas l’interrompre, Laura parvint à se détendre et à rouvrir les yeux, oubliant un peu le stress et prenant même du plaisir à chanter. C’était étrange, oui, mais pas déplaisant en oubliant qui enseignait ce cours. Dès qu’elle eut terminé de chanter, la collégienne regagna sa place près d’Antoine, tremblant un peu, lui reprenant la main tandis que le professeur appelait Dominique pour chanter.

Laura – Je propose que tout ce qui se passe ici reste entre nous, murmura-t-elle pour Antoine.

_________________
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité
avatar


MessageSujet: Re: Madame à minuit   Ven 22 Jan - 10:37

On allait de surprise en surprise, dans ce cours, Dominique ne regrettait pas du tout d'être venu ! Non seulement ils voyaient présentement la directrice et le prof de maths chanter ensemble et ils avaient en plus découverts un talent bien caché d'Antoine. Le jeune père le couvait de longs regards où brillaient une forte lueur admirative. Il savait chanter et très bien en plus ! Qui aurait cru ça de lui ? Antoine était l'archétype parfait du gentil élève bien sérieux, parfait, gentil avec tout le monde, se laissant influencer par les autres, grand lecteur, toujours prêt à aider à régler les conflits, assez timide, qui ne se met jamais en avant, très discret et peu sûr de lui. Le garçon issu d'un village de bord de mer, avec une famille lambda, simple, sans histoires, l'élève bien sympa comme ami et qui se laissait entraîner dans tout et n'importe quoi. Il avait une voix géniale ! Juste, pouvant monter assez haut, c'était super. Dominique lui imaginait déjà toute une carrière de chanteur d'opéra, lorsqu'il sera adulte. Il viendra dans les plus grands opéras pour déclamer de sa voix des chansons, sous l'impulsion de tout un orchestre, ce sera vraiment génial. On se déplacera en masse pour venir l'écouter, il deviendra célèbre.

– Je vous laisse, travaillez bien.

– Merci.

Et dire que cette femme était vicomtesse, ça avait une sacré classe, tout de même ! Il sourit en la regardant partir, les deux mains dans les poches, l'imaginant chanter pour ses propres enfants afin de l'endormir. Être parent n'était pas un « métier » facile, on en apprenait un peu plus tous les jours et il y avait toujours cette crainte de ne pas bien faire les choses. Reportant son attention sur le groupe, il regarda ses condisciples passer les uns après les autres, les deux mains dans les poches, en attendant son tour. Lui-même avait une voix plus grave et basse, il était plus âgé que tous ceux présents ici à part le prof et sa voix avait déjà achevé de muer. Certains chantaient juste dès le début, d'autres devaient se reprendre une fois ou deux, certains avaient un peu de mal à se concentrer, quelques uns semblaient ne pas prendre l'exercice au sérieux. Dom, lui, ne voulait apprendre à chanter que pour deux choses : bercer son fils pour le calmer, l'endormir ou voir cette petite lueur d'émerveillement si belle s'allumer dans ses yeux et, également, draguer les filles ! Avec une guitare ou un piano, il fera fureur. Laura passa à son tour, toute pâle, Dom lui jetant un coup d’œil amusé. Il y en avait plein qui avaient peurs du prof, même si lui ne comprenait pas pourquoi.

– Dé… Désolée, je vais me calmer.

– Oui, on se calme, je ne mange pas les enfants, recommencez.

Elle s'exécuta presque aussitôt, reprenant à son tour les paroles. Bah voilà, ce n'était pas bien difficile ! Ce cours était bien plus sympa que la plupart des cours qu'ils avaient d'habitude, tout de même, pas vrai ? Ils n'étaient pas contraints de rester assis sur leurs bancs toute la journée, ils pouvaient se défouler, montrer ce qu'ils avaient dans le ventre et en plus il y avait d la musique et quelques surprises ! Dès que Laura eut terminé de chanter, il s'avança à son tour dans le petit espace, écoutant avec une grande attention les premières notes au piano avant de se lancer. Il connaissait si bien cette complainte, l'ayant déjà écourté de nombreuses fois tant elle lui avait beaucoup plu. Dominique ne pouvait se vanter de chanter bien juste mais il y mis tout son cœur et sa voix, avide de bien faire et de s'investir dans cette chorale qui lui plaisait déjà. Lorsqu'il termina à son tour, il revint se ranger dans les rangs, laissant la place à l'élève suivant. Une fois tout le monde passé, le prof leur donna à chacun un exemplaire de la chanson en leur disant de relire les paroles. Donc ils allaient chanter ça devant toute l'école avant les vacances de fin d'année, ça allait être formidable ! Le jeune homme en avait déjà les yeux brillants d'expectation. Levant la main pour attirer l'attention du prof, il la baissa lorsqu'il lui fit signe de parler, serrant la feuille contre lui de son autre main.

–  Comment ça va se passer, pour la fin d'année ? Il y aura une sorte de spectacle où on devra chanter devant tout le monde, avec d'autres animations en plus de la chorale ? Vous savez déjà comment ça va se passer ?
Revenir en haut Aller en bas
Auguste de la Valière
Professeur de Mathématiques
avatar

Fonction :
  • Membre
Récits : 86

Âge RPG : 37 ans

MessageSujet: Re: Madame à minuit   Mer 2 Mar - 17:36

– Je vous laisse, travaillez bien.

– Merci.

Auguste la suivit un bref instant du regard lorsqu'elle quitta la salle, un sourire aux lèvres. Il fallait le vivre pour le comprendre, le vivre pour savoir à quel point on pouvait se sentir lié à l'âme d'une autre personne, ressentir ce qu'elle ressentait, votre cœur battant au même rythme que le sien. Ces petits jeunes ignoraient encre ce qu'était le véritable amour, même s'ils vivaient les premiers émois de l'adolescence. Il y avait une telle différence entre ce qu'on ressentait pour son petit copain au collège et au lycée puis ce qu'on ressentait ensuite, une fois adulte et mature, en passant la bague au doigt de la personne qu'on aimait, assez pour vouloir passer le restant de sa  vie avec elle. L'amour adolescent est bien plus fragile, car les jeunes changent énormément et évoluent, aussi bien physiquement que mentalement. Reportant le regard sur le piano, il fit signe à l'élève suivant de commencer, ses doigts dansant sur les touches du clavier pour l'accompagner. La musique et l'écriture permettaient aux émotions d'être transmises avec plus de force et de chaleur, c'était un moment magique lorsqu'on se sentait vibrer au rythme de la musique, tout autant que lorsque vous couchiez vos états d'âme sur le papier. Il existait tant de moyens de s'exprimer et seuls certains d'entre eux pouvaient toucher l'âme de certaines personnes avec assez de puissance pour qu'elles aient l'impression de s'envoler. C'était tout le pouvoir de l'art, chacun avait un potentiel dans l'une ou l'autre forme.

Les élèves du groupe défilaient devant lui, ayant souvent de la peine à ouvrir la bouche et laisser entendre leurs voix. Le professeur repris ceux dont il sentait qu'ils n'avaient pas le bon timbre, pour les pousser à s'extérioriser et donner le meilleur d'eux-mêmes. Ils étaient autant là pour apprendre à chanter qu'apprendre à respirer, gérer le stress et la peur, se dépasser et donner tout ce qu'ils avaient, pour apprendre la volonté et l'effort. On se redresse, on inspire, profondément, le souffle devait aller se chercher dans les poumons et ne pas rester coincé dans la gorge. On respire, on inspire, on expire, on relâche tous les muscles du corps avant d'enfin révéler sa voix. La plupart y parvenaient sans trop de difficulté, mais la majorité était très tendue, bien trop stressée. Qu'ils se calment, aucune pratique artistique, quelle qu'elle soit, ne peut être effectué avec un corps si tendu que le moindre bruit donnerait une crise cardiaque. Pour chanter, il faut avoir l'envie de vibrer en rythme avec la musique et ne pas être trop timide. Tout le monde peut faire des erreurs, le tout est de ne pas s'y arrêter des heures en la regrettant mais sans servir pour avancer. La petite Karinof se mit en place à son tour, très raide, ouvrant et refermant la bouche comme un poisson hors de l'eau. Il cessa la mélodie qu'il venait d'entonner, lui jetant un long regard.

– Dé… Désolée, je vais me calmer.

– Oui, on se calme, je ne mange pas les enfants, recommencez.

Il reprit la musique, la laissant chanter les yeux fermés si elle était plus à l'aise ainsi, bien qu'elle devra se forcer à les garder ouverts lorsque viendra l'heure du spectacle. Lorsqu'elle eut terminé, il fit passer les derniers élèves, toujours en reprenant ceux dont il sentait un certain potentiel. Une jeune fille, en première scientifique du lycée, avait elle aussi une voix avec un très bon calibre, comme le jeune Antoine. Il sentait que ces deux-là pourraient former un excellent duo, lors du spectacle, il devra les faire travailler un peu plus que les autres. Une fois que tout le monde fut passé, Auguste les remercia puis se leva, distribuant à chacun un exemplaire de Madame à minuit, en répondant à deux élèves, qui demandaient à rester côte à côte, qu'ils auront tout le temps de discuter après, chacun restait dans le petit groupe du ton de sa voix pour le moment. Revenant près du piano, son propre exemplaire fortement annoté avec lui, il fit un signe de tête à un des lycéens qui leva la main pour demander la parole. Monsieur... Renoir, c'est bien cela ? Il faisait beaucoup parler de lui, en salle des professeurs, car il était plus âgé que les autres lycéens et surtout, parce qu'il gardait son fils avec lui. Pour sa part, Auguste le trouvait très mature et courageux, rares étaient les jeunes hommes de son âge ayant bien la tête sur les épaules et capables de s'occuper d'un bébé, surtout seuls. Il fera sûrement un adulte et un homme formidable, tel qu'il était parti, le professeur n'avait aucune inquiétude à ce sujet.

–  Comment ça va se passer, pour la fin d'année ? Il y aura une sorte de spectacle où on devra chanter devant tout le monde, avec d'autres animations en plus de la chorale ? Vous savez déjà comment ça va se passer ?

– La chorale se produira après la messe traditionnelle, que donnera le père Vilette. Il y a bien des idées qui circulent et des choses en préparation, pour le dernier jour avant les vacances de fin d'année.? Je ne vous en dis pas plus, vous découvrirez le tout le jour-même. Reprenons notre travail.

Se plaçant face à eux, il commença par leur faire effectuer des exercices de respiration, tout aussi importants que l'échauffement avant un cours de sport. Un ou deux regards noirs suffirent à calmer ceux qui ne prenaient pas l'exercice au sérieux, ils se turent par la suite. On inspire profondément, on bloque une seconde, puis on relâche en soufflant le plus longtemps possible. Le corps détendu, le plus détendu possible, respirer en fermant les yeux pour se concentrer sur le gonflement des poumons, puis les yeux ouverts, en rythme avec les autres, la bouche bien ouverte, le dos droit. Voyant qu'il restait peu de temps, Auguste finit par les libérer, après leur avoir donné l'horaire et le jour du cours suivant. C'était parti, jeunes gens. La fin d'année allait arriver bien plus vite que quiconque ici ne voulait bien le croire.

_________________
Revenir en haut Aller en bas
 
Madame à minuit
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Remettre en question le leadership de Madame Maryse Narcisse !
» Madame Duvivier a-t-elle un programme de gouvernement ?
» Mirlande Manigat prend position pour Madame Michelle Duvivier Pierre-Louis
» Henriette d'Angleterre, dit Madame ... [terminé]
» Premier entrainement [Nuage de Minuit]

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Pensionnat de la Ste Famille :: Pensionnat de la Sainte Famille :: Collège et Lycée :: Les étages :: Premier étage :: Salles des Options-
Sauter vers: