1932. La Guerre Civile est déclarée ! Une spirale de violence s'engage dans un Etat totalitaire.
 
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 Sur le Chemin des Dames [Décembre 1917]

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Stéphane Maltais
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MessageSujet: Sur le Chemin des Dames [Décembre 1917]   Sam 31 Mar - 19:55

24 décembre 1916, département de l'Aisne

Depuis juillet, je ne pouvais pas m'empêcher de trembler, impossible de savoir si ça allait durer ou si ce n'était que passager. Tout le monde était dans un sale état, il fallait dire, on était tous crasseux, couverts de poussière, de boue, mal rasé, rafistolés de partout à coup de bandages tâchés de sang et de saleté. Même dans l'abri, je me sentais prêt à me faire tirer dessus. Pourtant, l'enfer était passé... La bataille de la Somme, c'est comme ça qu'on allait en parler, plus tard, une boucherie sans nom. Un massacre, voilà ce que ça avait été. Et pourtant, je ne peux pas l'écrire, dans mes lettres, elles sont toutes lues et censurées. Que puis-je te dire, ma Sophie ? Ta dernière lettre est posée contre moi, j'ai un vieux bout de papier, un peu d'encre et un crayon. Je n'ai écrit encore que trois mots. "Ma chère épouse".

Je ne sais même plus si tu m'es chère, ma Sophie, je sais que c'est horrible à dire. Je n'arrive plus à t'écrire, plus rien n'a de sens dans ces tranchées. Que puis-je t'écrire ? Que je pleure, que j'ai mal, que je voudrai être à la maison ? Je ne sais pas, je ne sais plus... Les batailles se succèdent, ma Sophie, les pertes aussi, des milliers de morts à chaque offensive et j'ignore par quel miracle je suis encore vivant. Des tas de gars sont morts, Sophie, et tués pour quoi ? Tués pour rien. Tués pour rien. Je ne peux pas te l'écrire, ce serait trahir, Sophie. Toi qui m'écris que la vie est dure, avec le rationnement et les privations, avec le lourd travail dans l'usine d'armement, avec les efforts que doit faire la nation, je ne sais pas quoi te répondre. La guerre et les privations épuisent tout le monde, que tu me racontes. Qu'on ne peut pas comprendre. Dans les journaux, on dit qu'au moins, les soldats sont nourris et à l'abri dans les tranchées.

Nous ne sommes pas à l'abri, ma Sophie. Nous ne sommes pas bien nourris. Nous crevons sous les balles et le gaz. Je ne sais pas comment tout te raconter. Je ne le ferais sans doute jamais. Ce papier que j'ai pu récupérer se mouille de mes larmes, je voudrais tellement hurler, ou mieux, me tirer une balle dans la tête pour en finir avec ce cauchemar. Je ne sais pas quoi écrire. Un bruit me fit à moitié sursauter, la "porte" craqua quand Albert rentra dans l'abri. Il revenait de Paris, on l'avait envoyé en Cour Martiale pour avoir pris le commandement de cette façon, dans les tranchées.  Au moins ils l'ont pas condamné directement à mort, je suis soulagé. Il est là, tout va bien. Il est là et il n'a plus le même insigne... Je repose mon nécessaire et me lève, pour aller à sa rencontre. C'est qu'il n'est plus lieutenant, le bougre, ils l'ont fait capitaine !

– Ben ça, mon vieux, bien ça, je répète en touchant l'insigne. T'es le premier qui revient de Cour Martiale en étant plus haut gradé qu'avant.

– J'aurai préféré être fusillé...

– Il ne faut pas dire ça. On est vivants, mon vieux, je ne sais pas par quel putain de miracle, mais on est en vie, bon Dieu !

Je le pousse à s'asseoir sur une vieille caisse de munition et me rassois à côté de lui. Je reprends après ma lettre mouillée de larmes sur mes genoux, avec ses trois mots tremblants tracés à l'encre noire. Je ne sais toujours pas quoi lui dire, à ma Sophie. Je ne sais pas comment coucher sur le papier ce que je vis vraiment, tous ces morts, les obus, le gaz, le gaz, le gaz... Des milliers de types étaient tombés, comme des milliers d'autres étaient tombés dans la Somme et encore ailleurs en France. Ce cauchemar n'en terminait pas. Je ne peux pas arrêter de trembler. Impossible d'écrire, pour le moment, comme souvent. Tu n'auras toujours pas de réponses à tes lettres, ma Sophie, je ne peux pas écrire, je veux juste hurler ou pleurer.

– Comment ça s'est passé ? Tout le monde croyait que t'allais être fusillé, oui. Comment tu t'en es sorti ?

Il avait l'air d'en avoir gros sur l'âme, comme pour tout le monde ici, d'ailleurs. Bon sang, on était le soir de Noël ! Pas d'obus pour le moment, les Fridolins devaient être comme nous, se les geler en rêvant d'être chez eux avec leurs mômes. Moi, je n'en ai pas, pourtant, je voulais aussi être à la maison.

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Albert J. Bradley
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MessageSujet: Re: Sur le Chemin des Dames [Décembre 1917]   Sam 31 Mar - 21:44

Ils étaient tous méprisables, impeccables dans leurs uniformes flambant neufs, couverts de médailles et de galons, ils n’avaient jamais foutu un orteil dans les tranchées sinon pour de très brèves inspections où ils n’avaient pas eu le temps de salir leurs bottes. Insubordination intolérable, s’était-il écrié, pire encore, refus d’obtempérer, refus d’obéir, contre-pied pris par rapports aux ordres donnés ! Des ordres ineptes… S’il le savait appliqué, les hommes qu’il avait mené au combat seraient tous morts, déchiquetés par les obus et achevés par les tempêtes de gaz. Albert ne salua même pas le général Mathieu lorsqu’il entra dans son bureau, s’attendant à voir autour de lui deux autres trois autres hauts gradés mais il était seul. L’officier ne s’en formalisa même pas, se contentant d’afficher un sourire calculateur. Qu’est-ce que ça pouvait bien foutre, de toute façon ? Le lieutenant allait crever et il le savait, son passage en Cour Martiale était censé servir d’exemple à tous les autres. Mourrez en silence mais ne vous attribuez pas des droits que vous n’aviez pas ! Albert ne savait pas comment on pouvait mourir en silence, à part si c’était tranquillement dans son lit. Oui, il avait outrepassé ses droits, oui, il avait envoyé au diable les ordres, et après ?

Général – Le Haut Commandement a été partagé sur votre sort, lieutenant. La majorité souhaite que vous soyez fusillé.

Le soldat ne voyait pas pourquoi il se donnerait la peine de formuler une réponse et resta donc silencieux. Entre mourir fusillé à Paris ou mourir d’une balle en pleine tête dans la boue des tranchées, qu’est-ce que ça changeait ? Il en avait assez et était épuisé, autant physiquement que moralement. La guerre les bouffait et il ignorait pourquoi il était toujours en vie, là où des milliers étaient morts. Il les enviait, même… Il voudrait être mort, lui aussi, plutôt que de traverser cet enfer chaque jour. Le fracas des explosions, les assauts suicidaires où ils prenaient à peine cents mètres pour les perdre à nouveau l’heure suivante, repoussés par le feu des mitrailleuses. Il en avait assez des alertes au gaz, de cette suffocation horrible, assez des tranchées, de la boue, du froid, des milliers de rats et de bruit des explosions. Et plus que tout, il en avait assez de cet état-major incapable de revoir ses stratégies et envoyant des jeunes se faire tuer à leur place. Ils pouvaient le tuer, qu’est-ce que ça pouvait bien foutre ? Juste une croix de plus. Ou même pas de croix, directement dans une fosse commune et basta, terminé. Le général l’observait, assis dans ce fauteuil, avec un air presque amusé.

Général – Pour ma part, je considère que vous avez rendu service à ce bataillon. Les pertes auraient pu être beaucoup plus lourdes. Une chose que vous n’avez pas expliqué lors de votre jugement, lieutenant, c’est pourquoi vous avez soudainement évincé le commandement de tous vos supérieurs pour diriger ces hommes.

Albert – Ceux qui se posent encore cette question ne connaissent rien ni à l’enfer des tranchées ni à ce que doit être un chef de guerre. La valeur d’un général se mesure lorsqu’il marche devant ses hommes pour les mener au combat. Vous et les autres généraux êtes sans valeur. Je n’ai aucun respect pour les planqués.

Puisqu’il allait enfin mourir, autant dire ce qu’il avait sur le coeur, il ne comptait pas emporter ça dans la tombe. Mais son supérieur se mit à rire, plutôt que d’appeler immédiatement ses hommes pour emmener Bradley se faire exécuter. Il lui répondit que l’armée avait en effet un fonctionnement qui déplaisait à beaucoup, et pourtant, qu’il était conscient de ce que vivaient les hommes coincés dans les tranchées. Vraiment ? Albert en doutait… Et il s’en foutait. Qu’on le tue, bon sang ! Il en avait assez… Et à quoi ça allait mener ? Plus de morts, plus de sang, plus de massacres ? Le monde allait prendre fin lorsqu’il n’y aura plus personne à tuer, d’un côté comme de l’autre. Le général Mathieu se leva souplement, pour une personne de son âge, et croisa les mains dans le dos, bien droit dans son uniforme. Il reprit la parole en disant qu’un peu de bousculade ne fera pas de mal, pour lui faire reprendre des forces, une autre vision des choses, somme toute. Ils devaient penser à l’avenir ! « L’avenir »… Il y en avait-il seulement un, d’avenir ? Le général se pencha un peu, ouvrit un tiroir et en tira un insigne qu’il lança d’une pichenette sur le devant du bureau, pour qu’il atterrisse juste devant Bradley.

Général – Vous êtes promu au grade de capitaine. Mes félicitations. Vous allez reconduit sur le front, auprès de vos hommes.

Albert regarda le général, puis l’insigne, puis de nouveau le général, en se demandant quand il allait s’écrier « C’était une blague ! », mais rien ne vint. Le silence s’installa, jusqu’au moment où Mathieu contourna son bureau et vint lui-même lui enlever son insigne de lieutenant pour y accrocher celui de capitaine à la place. Il était sérieux … ? Albert secoua légèrement la tête, la bouche entrouverte, ne sachant plus quoi dire. Il aurait dû être fusillé et au lieu de cela, il était promu ? C’était… Pourquoi ? Il fixa le général sans comprendre, le regard presque éteint. Pourquoi ? Il avait agi sous une impulsion ! Jamais il n’avait réclamé un grade plus élevé, même celui de lieutenant lui avait été attribué juste parce qu’on en manquait. Un capitaine commandait encore plus d’hommes et ce n’était pas ça qu’il voulait. Il n’avait que trente-neuf ans et avait déjà perdu tout goût à la vie dans cette guerre.

Général – Vous avez raison sur un point. Un vrai chef mène ses hommes au combat. Votre compagnie vous attend. Rompez.

Bradley salua par pur automatisme et sortit du bureau. Dehors, une ordonnance l’attendait et se mit au garde-à-vous, avant de lui demander de l’accompagner. Capitaine… Il marcha en silence, ne dit rien de plus en reprenant son paquetage ni en grimpant dans la voiture devant le reconduire aux lignes de front. Il passage le voyage muré dans un profond silence, un goût âcre et amer en bouche. Il n’avait rien pu faire pour empêcher la mort de milliers d’hommes, il n’avait pu qu’aider ceux qui se trouvaient avec lui dans cette maudite tranchée, rien de plus. Il n’était pas un de ces vrais chefs de guerre qu’il voudrait retrouver avec eux au front, il était juste un homme qui avait pris un rôle dans l’urgence et qui ne rêvait que de crever, plutôt que de continuer à évoluer dans cette horreur. A son retour au front, il marcha de même en automate. Les tranchées, l’horreur des tranchées… On était le soir de Noël. A son passage, il en salua beaucoup, de signes de tête ou brefs mots, les larmes aux yeux en les voyant tous si confiants… Qu’ils cessent de le regarder comme ça ! Il ne pouvait pas les sauver, il ne pouvait pas ! Cette guerre était trop monstrueuses. Il ne pouvait rien pour les sortir de là.

L’amertume finit par le forcer à stopper, quelques mètres avant d’arriver à l’abri. Il plaqua une main contre la paroi de terre et se pencha, vomissant tout ce qu’il avait réussi à avaler depuis hier, sa gorge le brûlant autant que le jour où il avait respiré du gaz. Toussant et crachant, il se redressa avec bien de la peine, en tremblant comme une feuille. Il ne pouvait pas les sauver, bon sang… Il voudrait juste… Il voudrait juste avoir été tué dès le début… Voilà trois ans qu’il pataugeait dans des mares de sang, qu’il voyait amis et inconnus mourir sous ses yeux, et il ne pouvait rien y faire. Trois putains d’années ! Trois années sous le fracas des bombes et ça n’en finissait jamais, personne ne voyait le bout de cette maudite guerre, il y avait tellement de morts ! Plus jamais ça… Quoi qu’il arrive, ça ne devra plus jamais se produire à l’avenir… En entrant dans le baraquement, il y trouva le lieutenant Maltais, du papier à lettre sur les genoux, qui se leva pour venir à sa rencontre. Ils avaient tous de ces gueules de déterrés. Ouais, il était de retour, et en vie, qui l’aurait cru. Albert laissa tomber son paquetage par terre, dépassé par cette guerre, dépassé par tout.

Lieutenant – Ben ça, mon vieux, ben ça. T'es le premier qui revient de Cour Martiale en étant plus haut gradé qu'avant.

Albert – J'aurai préféré être fusillé…

Lieutenant – Il ne faut pas dire ça. On est vivants, mon vieux, je ne sais pas par quel putain de miracle, mais on est en vie, bon Dieu !

Oui, pour combien de temps encore ? Dans dix minutes, ils pouvaient recevoir un énième obus et finir enterrés vivants, voilà quelle vie ils avaient ! Stéphane le poussa à venir s’asseoir à côté de lui, reprenant son nécessaire à écriture sur ses genoux alors que seuls trois mots décoraient la feuille. Bradley soupira en se frottant les yeux, marmonnant quelque chose d’intelligible. Il repensait à tous ces hommes qui allaient passer Noël avec les rats et la flotte sale, avec la peur des bombes, en pensant à leurs familles. Combien allaient rentrer chez eux à la fin de la guerre ? Si fin il y avait… Il ne se considérait pas comme un chef de guerre, pas comme ça au milieu de cette horreur alors qu’il n’avait pu conduire que si peu d’hommes ! Une centaine, peut-être deux cents, les survivants de cette ultime boucherie.

Lieutenant – Comment ça s'est passé ? Tout le monde croyait que t'allais être fusillé, oui. Comment tu t'en es sorti ?

Albert – Je n’en sais rien, soupira-t-il.

Pourquoi pleurer ne le soulageait plus… ? Il laissait les larmes couler sans même essayer de les retenir, pour une fois, et ça ne changeait rien, le poids conséquent au coeur ne diminuait pas pour autant. Alors il arrêta, se contentant de fixer le vide pendant quelques minutes, sans rien dire. Il voudrait… Il voudrait qu’ils aient de vrais généraux, des hommes qui s’étaient hissés à ce grade pour leurs talents et leurs compétences, pour leurs qualités de meneur, et pas pour des manœuvres politiques, comme c’était le cas aujourd’hui ! Des généraux qui non seulement savent ce que signifie combattre mais aussi qui soient au-devant des autres, pour les guider, qui soient les premiers à monter au front et qui aient à coeur de défendre ceux placés sous leur protection.

Albert – Je ne peux pas sauver les hommes que je dirigerai, ce soir, demain ou dans des mois, Stéphane, murmura-t-il. Je n’ai plus confiance en l’Etat-Major… Des verrues des villes bien planquées au chaud dans leurs bureaux de Paris, loin du front, arrivées là après des jeux de pouvoirs et d’argent ! Ça me dégoûte. Les chefs de factions devraient être les premiers à partir se battre.

Il se re-frotta longuement les yeux pour en chasser les traces de larmes. Putain de vie. Putain de guerre. Qui en voyait le bout ? On se frappait aveuglément, alimentant les envies de vengeance, alors que les gars d’en face étaient comme eux. Des types qu’on avait envoyé se faire tuer sans leur expliquer pourquoi, au nom de la gloire de la patrie plutôt que pour sa réelle protection.

Albert – Je ne sais pas vraiment pourquoi ils m’ont fait capitaine et je m’en fous. Ce n’est pas un grade qui aide à sortir de cette boue.

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Stéphane Maltais
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MessageSujet: Re: Sur le Chemin des Dames [Décembre 1917]   Dim 1 Avr - 18:31

Comment ça, il n’en savait rien ? Il devait bien avoir dit quelque chose ! Non ? Je lui posais une main sur l’épaule, serrant un peu dans une vaine tentative de le réconforter, lorsqu’il pleura doucement et en silence durant quelques minutes. Avant d’arriver dans les tranchées, j’avais toujours cru que pleurer n’était pas digne d’un homme, c’était comme ça qu’on m’avait éduqué. Seuls les enfants, les femmes et les personnes en deuil peuvent pleurer, c’est ce que m’a appris mon père. Ici… Ici, c’était un deuil perpétuel, mais je ne pleurais qu’à cause des morts, je pleurais aussi à cause de la peur, de la vie qu’on menait, de tout… Tout ça, tout ce que je vis ici. Pleurer aide beaucoup à se libérer, en tout cas, pour moi, ça marche. Je gardais une main ferme posé sur l’épaule d’Albert, attendant qu’il parle sans rien ajouter. Nous étions toujours seuls, dans l’abri, les autres se tenaient le long des tranchées, certains chantaient doucement des cantiques de Noël ou priaient. Le soir du vingt-quatre, une « trêve » tombait, entre combattants.

– Je ne peux pas sauver les hommes que je dirigerai, ce soir, demain ou dans des mois, Stéphane, murmura-t-il. Je n’ai plus confiance en l’Etat-Major… Des verrues des villes bien planquées au chaud dans leurs bureaux de Paris, loin du front, arrivées là après des jeux de pouvoirs et d’argent ! Ça me dégoûte. Les chefs de factions devraient être les premiers à partir se battre.

Nous savions déjà tous ça, c’était le plus gros problème de l’armée. Je laissais retomber la main et rangeais doucement le papier entre les pages froissées d’un carnet, avant de le mettre dans une poche intérieure de ma veste, puis je rangeais aussi le nécessaire à écriture. C’était tout ce que je possédais de personnel, tout le reste était dédié à la guerre. Mon uniforme et mes armes, le fusil et la baïonnette, les grenades, le casque, et ainsi de suite. Ah si, j’avais tout de même un petit portefeuille où je gardais une photo de ma Sophie et une photo de la maison. Je les regardais quand ça n’allait pas du tout, pour me rappeler que quelque part, au loin, la vie normale existait encore. Je ne savais pas quoi dire pour remonter le moral d’Albert, si tant est qu’il ait une chose à dire. Le fatalisme vous écrasait facilement, dans ces tranchées, même si je le combattais, il m’arrivait de succomber. C’était juste… plus facile. Comment on était censé rêver d’un avenir meilleur quand la mort vous guettait à chaque pas ?

– Je ne sais pas vraiment pourquoi ils m’ont fait capitaine et je m’en fous. Ce n’est pas un grade qui aide à sortir de cette boue.

– Pas ce grade-là… Mais si tu continuais, si c’était toi, le général ou le maréchal de l’armée, là oui, ça aiderait vraiment tout le monde à sortir de cette boue. Personne ne veut que tu sauves tout le monde, on sait que c’est pas possible. Mais, tu sais, ce que tu as fait l’autre jour, ça a redonné du coeur aux hommes.


Je lui souris, faiblement, mais c’était mon premier vrai sourire depuis presque… trois ans, maintenant. Il fallait en trouver, des raisons pour sourire, dans ce trou ! La tête tournée vers Albert, je lui répétais ce que j’avais entendu raconter dans la tranchée pendant qu’il était à Paris pour la Cour Martiale. Que les gars avaient eu alors tellement besoin de croire en quelqu’un, tellement besoin de trouver en une personne un chef capable de les mener vers le combat plutôt que vers la mort, qu’ils avaient tous été heureux et soulagés quand Albert avait pris le commandement de la troupe. J’étais dans ce cas, moi aussi, je partageais leur opinion. Bradley pouvait encore ne pas se considérer comme un vrai chef de guerre, ce n’est pas grave, à mes yeux et aux yeux des autres, il l’était et le restera. Même s’il y avait encore à l’avenir une autre guerre comme celle-ci, il mènera ses hommes. Comme capitaine, colonel, général ou maréchal.

– Je suis comme les autres gars, tout repère solide, dans cet enfer, on s’y accroche. Tu as donné confiance à la troupe, c’est pour ça qu’on a suivi, parce que tu as été le seul à te lever et a mené les autres avec assez de confiance pour qu’on croit en toi. L’Etat-Major doit le savoir, si tu as été promu capitaine. Respire… Si on se tire vivants de là… Que voudras-tu faire ? Devenir ?

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Albert J. Bradley
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MessageSujet: Re: Sur le Chemin des Dames [Décembre 1917]   Lun 2 Avr - 15:37

Stéphane – Pas ce grade-là… Mais si tu continuais, si c’était toi, le général ou le maréchal de l’armée, là oui, ça aiderait vraiment tout le monde à sortir de cette boue. Personne ne veut que tu sauves tout le monde, on sait que c’est pas possible. Mais, tu sais, ce que tu as fait l’autre jour, ça a redonné du coeur aux hommes.

Peut-être que oui, peut-être que non, il n’en savait rien, il ne croyait plus à rien. Cette situation le dépassait complètement ! Plongés jusqu’au cou dans la barbarie, comment trouver du réconfort où que ce soit ? Chaque jour qui passait, Albert avait le sentiment de perdre un peu son humanité. Il tuait des hommes dont il aurait sans doute pu se faire des amis juste parce qu’ils étaient nés de l’autre côté de la frontière, il tuait souvent des gamins de vingt ans, jetés dans cette mêlée sauvage par des chefs ineptes restés en arrière, il tuait… Non, ça n’avait rien de naturel ni d’humain et ça le rendait malade. Il était même incapable de rendre son sourire à Stéphane, même ça, ça avait disparu, il ne savait plus comment produire une expression joyeuse ou même tout bêtement détendue. Le coeur au bord des lèvres, il écouta le lieutenant lui rapporter que les hommes avaient vu en lui un chef capable de les mener, non pas vers la mort, mais vers la survie, vers la victoire, qu’ils avaient eu un besoin maladif de croire en quelqu’un, avant d’avancer. Ah, bon sang… Albert renifla encore, en se frottant les yeux et le visage des deux mains, avec lassitude. Tout ce qu’il avait fait, c’était agir dans l’urgence, par pur instinct ! D’un seul coup, sans réfléchir, car s’il avait pris une minute de réflexion, il n’aurait sans doute rien fait. Il n’avait bougé que parce qu’il fallait que quelqu’un le fasse, et tout de suite, aucun d’entre eux n’avait eu le loisir d’attendre. Bouger, alors, c’était survivre.

Stéphane – Je suis comme les autres gars, tout repère solide, dans cet enfer, on s’y accroche. Tu as donné confiance à la troupe, c’est pour ça qu’on a suivi, parce que tu as été le seul à te lever et a mené les autres avec assez de confiance pour qu’on croit en toi. L’Etat-Major doit le savoir, si tu as été promu capitaine. Respire… Si on se tire vivants de là… Que voudras-tu faire ? Devenir ?

Le soldat haussa vaguement les épaules, tête baissée contre ses mains serrées l’une dans l’autre, contre ses genoux. Ça non plus, il ne le savait pas, impossible de penser à l’avenir lorsqu’on était bloqué aux frontières de la morte et que notre vie était réduite à un fil si mince que même la Faucheuse devait à peine le distinguer.

Albert – Tout ce dont je suis sûr, c’est que je resterai dans l’armée. Je ne saurai pas comment retourner à la vie civile, ni quoi y faire.

D’ici là, rester à attendre la mort dans l’abri d’une tranchée n’était pas supportable. Il voulait voir comment allaient les hommes, si les blessés se remettaient des derniers combats et rendre hommage aux morts. Accompagné du lieutenant, il ressortit du baraquement et s’enfonça dans le dédale des tranchées pour se rendre dans un autre abri où étaient laissés les blessés qui n’allaient pas être évacués vers l’arrière ou ceux que les brancardiers n’étaient pas encore venus chercher à cause des bombardements ou d’autres « problèmes », comme un sniper Allemand dans le coin. Pourtant, il y avait comme un accord tacite valable dans chaque camp, qui était de ne pas tirer sur les hommes portant le brassard blanc à la croix rouge. Un fond d’humanité restant, peut-être… Mais beaucoup évitaient de tirer sur les brancardiers, c’était comme ça. En chemin, Bradley rendit leur salut à ceux qu’il n’avait pas encore vu, sans faire de commentaires sur ceux qui marquaient un temps d’arrêt en voyant son insigne de capitaine. Il glissa un mot à l’une, une phrase de réconfort à l’autre, posant une main sur l’épaule d’un des jeunes en lui murmurant qu’il reverra sa famille, puis entra dans le baraquement des blessés.

Le commandant en charge le salua d’un signe de tête blasé, sans plus de commentaires. Bradley, de son côté, s’agenouilla vers un des premiers hommes allongé sur une veille paillasse, la tête à moitié recouverte d’un épais bandage tâché de sang et de boue, et lui tint un instant la main en lui demandant comme ça allait. Il était de ceux qui l’avait suivi presque aussitôt, au sortir des tranchées sur le Chemin des Dames, dans un assaut suicidaire. Ils avaient eu le choix entre ça ou bien rester dans leur coin en attendant de recevoir le prochain obus sur la tête. Le soldat réussit à sourire, malgré son état, et murmura d’une voix rauque que ça ira, on ne viendra pas aujourd’hui pour l’enterrer. Les autres hommes qu’il visita étaient dans des états plus moins graves, certains allaient être évacués à l’arrière dans la journée. Albert s’arrêta ensuite, avec Stéphane, près du cadet de la compagnie, le tout jeune William. Il s’était engagé en mentant sur son âge, un fait très vite découvert, mais n’avait pas été renvoyé car on manquait cruellement d’hommes au front. Ce petit avait fêté son dix-septième anniversaire il y a quelques jours et la guerre était finie, pour lui. L’explosion d’un obus lui avait arraché la jambe droite.

Albert – Alors, tu rentres chez toi ce soir, gamin ?

William – Oui, lieut… capitaine, souffla-t-il. Ma mère est heureuse, elle dit qu’une jambe en moins vaut mieux que perdre la vie.

Albert – Elle a bien raison, tu sais. Tu es encore tout jeune, tu pourras refaire ta vie. Dis-toi que tu as encore le visage entier, tu pourras sourire aux filles.

Albert n’arrivait peut-être plus à sourire, mais il pouvait au moins essayer de réconforter ou rassurer ses hommes. Que pouvait-on faire de plus, de toute façon ? Il resta encore un long moment dans le baraquement, assez pour que la nuit soi complètement tombée, en sortant de l’abri. Le froid était bien plus vif, le vent était tombé, il y avait même un peu de neige qui tombait lentement. Ils entendaient des échos venus des tranchées allemandes, eux aussi évitaient sans doute de penser à la guerre, au moins pour un soir. L’année 1917 touchait à sa fin et on ne voyait toujours pas le bout de la guerre. Frissonnant, il resserra son vieux manteau contre lui et tendit une cigarette à Stéphane, avant d’en prendre une pour lui aussi.

Albert – Joyeux Noël, mon vieux, murmura-t-il.

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Stéphane Maltais
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MessageSujet: Re: Sur le Chemin des Dames [Décembre 1917]   Jeu 12 Avr - 10:32

La question qu’on se posait tous à un moment ou un autre. Que feras-tu après, si jamais la guerre se termine et qu’on rentre chez nous ? Soit les gars ne savaient pas y répondre, soit ils s’imaginaient enfin rentrer chez eux, auprès de parents, femmes, enfants, soit ils essayaient de trouver comment reprendre une vie normale. La réponse d’Albert ne me surprit pas vraiment, j’avais compris depuis longtemps qu’il était l’un de ceux qui ne pourront pas tenter de retrouver la vie civile. Quant à moi, c’est probablement un chemin que je suivrais aussi… Même si je ne comptais pas gravir les rangs, échelons et responsabilités. Et Albert ? Pourrait-il devenir général un jour ? Peut-être… Peut-être qu’il pourra. Peut-être que je serai encore en vie pour voir ça, si ça arrive un jour. Fallait survivre, oui, fallait survivre à cet enfer si je voulais rentrer chez moi un jour, comme lui. Je n’ai pas de gamins qui m’attendent mais il y a Sophie. Si aimer était toujours possible après ça…

Je suivis Albert dehors, direction un autre abri pour aller visiter les blessés, avant que la Croix Rouge ne vienne les récupérer. On dit que l’humain peut s’habituer à tout, je me demandais si c’était vrai avant d’arriver ici. Ça paraît dingue et impossible à croire, pourtant, oui, on peut s’habituer à vivre dans le fond d’une tranchée. Je me suis habituée aux rats, au froid, à la pluie, à la boue qui vous monte jusqu’aux genoux, je me suis même habitué aux attaques de gaz, au sifflement des balles et à l’explosion des obus. Je me suis habitué à la mort et à son cortège de blessures, de cris, de souffrance et de déchirement, en réalité. Ouais, c’était ça. J’avais de la chance, ceux qui ne s’habituent pas deviennent fous, après tout. En entrant dans le baraquement, en voyant tous ces gars, je m’interrogeais. Eux aussi allaient-ils s’habituer ? Pour beaucoup, mieux valait une jambe en moins que crever dans le no man’s land et finir enseveli par une nouvelle explosion d’un obus.

Pour ma part, je ne sais pas trop. Est-ce mieux de finir à terre par une balle ou un obus est-il plus rapide, pour vous tuer ? Ma grande peur, c’était d’être enseveli vivant. Quand les obus tombaient, ils soulevaient, au moment de l’impact, d’immenses vagues de terre et de roc hautes de plusieurs mètres, qui vous retombaient dessus. Et si on avait de la malchance, vous ne mourriez même pas, vous restiez écrasé par deux mètres d’épaisseur de terre, enterré vivant, jusqu’à ce que le dernier souffle s’échappe de vos poumons. Les chefs disaient qu’on avait moins de trois minutes pour sortir un gars de là… Allez donc creuser deux mètres de terre, au minimum, en moins de trois minutes et à mains nues, vous. Ouais, je préfère encore finir moi-même sur un de ces brancards un jour, même avec un bras en moins ou la Gueule Cassée. Je m’arrêtais aussi près du brancard où gisait le petit jeune de l’unité, William. Dix-sept ans, une jambe arrachée par un obus, retour à l’arrière très bientôt.

– Alors, tu rentres chez toi ce soir, gamin ?

– Oui, lieut… capitaine. Ma mère est heureuse, elle dit qu’une jambe en moins vaut mieux que perdre la vie.

– Elle a bien raison, tu sais. Tu es encore tout jeune, tu pourras refaire ta vie. Dis-toi que tu as encore le visage entier, tu pourras sourire aux filles.


Ouais, pas comme les innombrables Gueules Cassées peuplant les hôpitaux militaires et centres médicaux de fortune, à l’arrière. Même pour nous, voir ces gars-là nous soulevaient le cœur, pourtant, on passait chaque seconde de notre vie à risquer de finir comme ça. Après la visite avec les blessés, il était déjà très tard. En ressortant de la tranchée, j’entendais des cloches sonner au loin, si lointaines que ça avait l’air d’être un rêve. Il y avait la neige, aussi, qui tombait doucement. Je remerciais Albert d’un bref signe de tête lorsqu’il me tendit une cigarette, allumant avec un peu de peine avec le bout des doigts gelés, même avec les gants. Dans quelques jours, on sera en 1918, quatrième année d’une guerre affreuse qui ne finissait pas. Ma Sophie devait être à la messe, ce soir. Je n’arrivais pas à me l’imaginer… Peut-être portait-elle sa robe verte foncée, celle que son père lui avait offert lorsque nous nous étions mariés. Penser à ce genre de petits détails me crevait le cœur.

– Joyeux Noël, mon vieux, murmura-t-il.

– Joyeux Noël…


J’essayais de sourire, je n’y arrivais pas, j’avais juste envie de pleurer. Noël 1917, plongé dans une tranchée, sous la neige qui tombait doucement. Comme notre Noël 1916. Comme le sera sans doute celui de 1918. Peut-être même celui de 1919. Je ne voyais pas la fin de cette guerre, ça durait depuis bientôt quatre ans, pourquoi pas, six, huit, dix ans ? C’était comme dans un cauchemar, c’était irréel, on était là et j’avais l’impression que je ne contrôlais plus rien de ma vie. En tâtonnant un peu, cigarette coincée entre mes lèvres, je sortis une photo de ma Sophie, de ma poche intérieure, et la montra à Albert. Sans raison, juste… comme ça. Après tout, parler de ceux qu’on aime, à l’arrière, ça empêche de penser au présent.

– C’est elle, ma Sophie, tu ne l’avais jamais vue, non ? Elle est mignonne… On s’est mariés il y a quelques années, mais on n’a pas d’enfants. Son père ne m’aime pas trop, il dit que je ne suis pas assez les deux pieds sur terre. Il doit être content, maintenant, je les ai plus, même bientôt sous terre.

Ce n’était pas drôle mais je riais quand même, un rire à demi étranglé, qui m’échappa avant que je ne puisse le contrôler. Je trouve de la consolation partout où je le peux, après tout, faut bien rire même de ça, dans ce genre d’endroits. Je reprenais la photo pour la regarder, les yeux humides. Oui, elle était mignonne, ma Sophie. Des joues rondes comme une écolière, un nez mutin, des yeux très verts qu’on ne voyait pas bien sur la photo et des cheveux très bouclés. L’aimais-je encore ? Je ne sais pas… Je ne peux pas réfléchir à ça ici, surtout pas ici. Je tirais un peu sur ma cigarette, appuyé contre le roc dans mon dos, le « mur » de la tranchée.

– On pourrait aussi aller voir ceux qui sont tombés, j’ajoutais en désignant le cimetière de fortune, au loin. C’est Noël… Faut leur dire au revoir correctement, à ces pauvres gars, avant que le front se déplace encore.

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Albert J. Bradley
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MessageSujet: Re: Sur le Chemin des Dames [Décembre 1917]   Sam 21 Avr - 12:25

Stéphane – Joyeux Noël…

Albert tira une longue bouffée de cigarette puis souffla la fumée avec lenteur, observant les volutes dessiner des arcs dans l’obscurité, avant de s’estomper à jamais. Il ne fumait que de temps en temps et uniquement dans les tranchées, à vrai dire. Pas par goût ou envie, ce n’était qu’une façon de s’occuper les mains avec autre chose qu’une arme, s’adonner à une activité que tout le monde pouvait mener, qui n’avait rien à voir avec la guerre. C’était sans doute stupide, comme raisonnement… Au front, on en arrivait à réfléchir et penser d’une manière différant tellement de celle des civils qu’on finissait par ne même plus se croire du même univers qu’eux. Bradley leva le regard vers le ciel bien étoilé, maintenant, la neige tombant avec une infinie douceur sur eux, respirant l’air glacé de cette nuit. Il ne savait pas si c’était l’ambiance particulière de cette nuit ou les récents événements, mais il sentait que ses réflexions et ressentis prenaient un chemin différent… Stéphane le ramena à la réalité en lui tendant une photo, qu’il prit par automatisme. Une petite femme aux cheveux très bouclé, avec quelques formes rondes marquées. Bien différente de sa propre femme. Charlotte avait été grande, presque altière, les cheveux si noirs qu’on les aurait cru trempé dans l’encre. Belle, non, mais forte, un caractère aiguisé. Beaucoup de courage. Jusqu’au bout.

Stéphane – C’est elle, ma Sophie, tu ne l’avais jamais vue, non ? Elle est mignonne… On s’est mariés il y a quelques années, mais on n’a pas d’enfants. Son père ne m’aime pas trop, il dit que je ne suis pas assez les deux pieds sur terre. Il doit être content, maintenant, je les ai plus, même bientôt sous terre.

On pouvait dire ça, ouais, après tout, la tranchée n’était qu’un moyen de vous enterrer avant que vous ne passiez l’arme à gauche, ça permettait de gagner du temps. Albert lui rendit la photo, alors qu’il laissait échapper un rire à moitié étouffé, les larmes aux yeux. Lui non plus n’avait pas d’enfants, pas pu, sans doute pas vraiment envie non plus, il était un peu tard pour s’en soucier. Les yeux fermés, il fuma un moment en silence, sentant la neige tomber sur eux, dans une sensation d’irréalité. L’insigne de capitaine lui pesait comme si on avait rajouté plusieurs briques à porter dans le dos, il ne cessait de repenser à la réaction du général, dans ce bureau. « Vous avez raison sur un point. Un vrai chef mène ses hommes au combat. » Qui sera ce vrai chef ? Le général Mathieu semblait convaincu que ce sera lui, en tout cas, le capitaine de trente-neuf ans, que la nécessité la plus absolue avait propulsé sur le devant des combats, en entraînant les autres dans son sillage. Voulait-il l’être ? Non, ce n’était pas la bonne question. Pouvait-il l’être, plutôt ? Car les envies personnelles, ça n’avait aucune valeur, dans un contexte aussi difficile. L’intérêt du groupe passait avant tout, l’intérêt du pays passait avant tout. Si son groupe avait besoin d’un chef, et qu’il pouvait être ce chef, il n’avait pas à se demander s’il le voulait ou non. Il devait le faire, c’est tout.

Stéphane – On pourrait aussi aller voir ceux qui sont tombés. C’est Noël… Faut leur dire au revoir correctement, à ces pauvres gars, avant que le front se déplace encore.

Bradley lança un regard vers le « cimetière » qu’il lui désignait puis répondit d’un ton las qu’ils ne pouvaient pas le faire, il était interdit de sortir comme ça de la tranchées en promeneurs. Les snipers ennemis en respectaient pas toujours la trêve de Noël. A la place, il se pencha puis s’assit par terre, contre la terre et les cailloux, jambes repliées contre lui, fumant de nouveau en silence. C’était ça, oui, il devrait, et immédiatement, arrêter de penser sous la forme « je ne veux pas devenir ça », mais bien sous la forme « Il y a besoin de ça et si je peux l’être, je le dois ». Tête baissée, il réprima un brusque sanglot, frissonnant un peu malgré son manteau. Qu’allait devenir l’armée si on laissait encore et toujours aux commandes des « généraux » comme les planqués actuels de Paris ? Qu’allait devenir ce pays ? Un chef de guerre devait marcher devant tout le monde, conduire tout le monde, croire plus que tout le monde en la cause pour laquelle il montait au front, et grâce à ça, réussir à avancer sans faiblir, avancer et faire en sorte qu’on croit en lui. Inspirer une confiance assez forte pour le tout tienne. Peut-être pouvait-il être ce chef de guerre. Peut-être pas. Mais s’il devait le devenir, alors il devait cesser de pleurer. Cesser d’être hanté par les horreurs de la guerre et ne penser qu’à l’avenir, au but à atteindre.

Albert – Je n’ai pas eu d’enfants non plus, dit-il d’un ton lent. Mais ce n’est pas bien grave, je ne suis pas fait pour être au contact des enfants, de toute manière. Toi et ta femme, vous n’en voulez pas ou vous ne pouvez pas en faire ?

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Stéphane Maltais
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MessageSujet: Re: Sur le Chemin des Dames [Décembre 1917]   Mer 2 Mai - 17:11

Vrai, on ne peut pas sortir de la tranchée comme ça, même de nuit. C’était logique et j’arrivais quand même à l’oublier ou ne plus forcément y penser, comme si j’étais chez moi, à proposer une sortie dans mon jardin. Je tirais un peu maladroitement sur ma cigarette, à la place, les membres raidis par le froid. Pour moi, il n’y avait rien de meilleur qu’avoir froid, mal, se brûler. Non pas par masochisme ! Mais parce que ça me prouvait que j’étais toujours vivant. Bradley s’assit au fond de la tranchée et je restais debout, tirant une autre taffe et toussant un peu en recrachant la fumée. Ma Sophie n’aimait pas que je fume, elle disait que ça allait me ruiner la santé, que c’était mauvais. Dans la « vie réelle », ouais, peut-être. Ici, dans la guerre, on pouvait crever pour tout et n’importe quoi, de toute façon, alors je fumais quand même. Ce n’est pas grave, j’allais peut-être mourir demain ou dans un mois.

– Je n’ai pas eu d’enfants non plus, dit-il d’un ton lent. Mais ce n’est pas bien grave, je ne suis pas fait pour être au contact des enfants, de toute manière. Toi et ta femme, vous n’en voulez pas ou vous ne pouvez pas en faire ?

– Ma Sophie en voulait, moi, je ne sais pas trop. On a essayé et ce n’est pas venu, c’est tout. Peut-être que l’un de nous deux ne peut pas.


Mon beau-père ne m’aimait pas aussi à cause de ça. Les enfants, c’est l’avenir, qu’ils répétaient, l’avenir d’une famille. Oui, peut-être. Et l’avenir de la France, c’était quoi ? Des kilomètres de tranchées où les gars étaient enterrés vivants ? C’était pour continuer à les remplir que je devais faire des gosses ? Et bien non, pas envie, pas envie de voir mes mômes se prendre eux aussi les pieds dans la guerre. Je m’asseyais à mon tour, à côté d’Albert, rallumant la cigarette qui s’était éteinte. Ils entendaient quelqu’un chanter, c’était bizarre. Qui ? Un Fridolin ? Elle était grave, cette voix, grave mais belle. Lente, profonde, montant puis redescendant. Je ne parlais pas Allemand et pourtant, je comprenais le sens de ce chant. Un hommage aux morts, que c’était. La voix se tut, puis une autre se leva, Française, celle-là. Puis le Fridolin recommença. Jusqu’à ce que les deux voix se mêlent.

C’était irréel, une fois encore. Je fumais et j’écoutais, avec le sentiment d’être pris dans une sorte de songe, sans pouvoir bouger. Ces deux mecs, ils ne se connaissaient pas. Ils étaient ennemis, ils devront se tirer dessus dès Noël terminé. Ils ne parlaient même pas la même langue ! Et là, ils chantaient ensemble. Le même air, la même chanson, un cantique de Noël qui parlait de renaissance et renouveau, d’espoir pour l’avenir. Français, Allemand, ils chantaient et personne ne disait rien. Au milieu de la nuit, alors que la neige tombait avec lenteur, très fine, deux voix qui s’élevaient des tranchées. Je me sentais un peu moins mal. Même au fond du trou, on peut trouver un peu de bonheur. Je tirais doucement sur la cigarette et je les écoutais, sans rien dire. Je crois bien qu’on devait tous les écouter, même les plus hauts gradés, même ceux qui devaient arrêter ça. C’était une forme de fraternisation avec l’ennemi.

– Par les chemins de neige, je fredonnais à mon tour, Il a marché longtemps, Dans un joyeux cortège, De beaux papillons blanc…

Ceux qui observeraient cette scène de loin ne pourraient pas nous comprendre, je pense, pas comprendre ce qu’on pouvait trouver d’aussi beau et réconfortant, dans des simples chansons, Chrétiennes ou profanes, chantées dans la crasse dans deux langues différentes. Je tremblais mais je me sentais bien. Je n’avais même pas réalisé que Albert avait commencé à me tenir la main, la serrant fort, le regard dans le vague, vers le ciel. Juste, je fredonnais, pour moi-même, pour lui, pour nos camarades, pour tous ceux qui étaient tombés. Je priais pour que ce soit le dernier Noël dans les tranchées.

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Sur le Chemin des Dames [Décembre 1917]
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