1932. La Guerre Civile est déclarée ! Une spirale de violence s'engage dans un Etat totalitaire.
 
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 Devoir de mémoire

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Stéphane Maltais
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Récits : 23

Âge RPG : 55 ans

MessageSujet: Devoir de mémoire   Sam 8 Déc - 11:59

« Ma douce Sophie,

Je t’écris une nouvelle fois, sans savoir si mes lettres te parviennent, sans savoir si tu les ouvres ou les lis. Ne t’en fais pas, je n’attend plus de réponse de ta part, je ne sais même plus pourquoi je t’écris encore. Je dois en avoir besoin. Tu sais, ma Sophie, même si tu ne désires plus qu’on se voit, même si notre mariage est brisé, je veux toujours te savoir heureuse, savoir que tu vas bien, quelque part, dans Paris. T’es-tu déjà remariée ? As-tu réussi à avoir cet enfant dons nous avions rêvé ? As-tu la vie calme que tes parents désiraient pour toi ? Vis-tu seulement toujours à Paris ?

La guerre est officiellement terminée, pour le pays. Dans mon esprit, elle ne l’est toujours pas, je doute qu’elle le soit un jour. De retour à la caserne, je n’ai pas quitté l’armée, je travaille maintenant dans des bureaux, si loin des tranchées. Il y a eu des milliers de morts, on ne peut plus les compter. Il y a eu des milliers de blessés et de mutilés. Parfois, on va voir un copain, et on comprend en arrivant chez lui que c’est fini, il est mort, il a succombé à ses blessures. D’autres se suicident, trop perturbés, trop déchirés, ils ne peuvent plus poursuivre comme ça. Je trouve ça désolant, on a survécu à cet enfer, maintenant, pourquoi vouloir mourir ensuite ? Mais les gars, ils n’ont plus envie de vivre. Ils n’ont parfois plus de famille. l’un d’eux avait cinq frères, ils sont tous morts à la guerre. Leur mère en a perdu l’esprit.

Je suis seul aussi, maintenant, ma Sophie, dans ma petite chambre. Tu me manques, je pense à toi tous les jours, quand le matin se lève. N’ai-je plus su comment te dire que je t’aimais ? La guerre bouffait tout, pourtant, je t’aimais toujours, même au loin. Je voudrais être près de toi, même si je sais que tu ne le veux plus. Tu dis avoir raison, qui voudrait d’une ombre dans sa vie. Dis-moi au moins comment tu te portes. Si l’endroit où tu vis maintenant est beau. Si tu as trouvé ton bonheur. Dis-moi si tu es heureuse et protégée, si tu vis comme il fat dans un pays où la paix est revenu. Dis-moi que nous n’avons pas perdu, nous tous, notre humanité pour rien. Que cela a permis à vous tous d’être heureux aujourd’hui.

Je t’aime.

Tendrement,
Stéphane Maltais »


Je pliais doucement la lettre jaunie par le temps et la remettait dans la boîte en fer avec les autres. Toutes ces lettres m’avaient été retournées, ensembles et enveloppées dans du papier journal bien serré, avec un simple mot « Elle ne vit plus ici depuis longtemps, cessez d’envoyer ces missives ». Je les avais conservées avec moi, depuis, encore aujourd’hui, quoi que ça ne serve plus à grand-chose. Voilà des années maintenant que ma Sophie n’était plus auprès de moi, je ferais mieux de tirer un trait sur le passé. C’était terminé, voilà tout, notre mariage avait été rompu peu avant la fin de la guerre, j’avais trouvé notre petite maison, en bordure de Paris, vide en arrivant chez moi. J’avais écris chez mes ex-beaux-parents, ensuite, ils avaient refusé de me recevoir. Sophie appartenait à mon passé depuis longtemps, pourtant, je ne pouvais l’oublier.

Ce matin, j’avais un Devoir un peu particulier à accomplir. Un devoir de transmission de la Mémoire. Un des professeurs d’Histoire du nouveau pensionnat nous avait demandé si un de nous, vétérans de la Grande Guerre, pouvait témoigner de ce qui s’était réellement produit. De la réalité, loin de a censure imposée dans les livres de cours. J’avais accepté, appréciant la compagnie des jeunes et parce que cela m’obligera à ne pas rester enfermé ou isolé dans mon coin. La vie, elle était là, je devais me rapprocher d’elle à nouveau et m’y efforçais depuis des années. Je me rendais à l’heure convenue dans la salle désignée, où les élèves, et adultes, intéressés pouvaient venir librement. Je n’avais pas pensé à ôter mon uniforme pour une tenue civile, le réalisant en entrant seulement dans la salle. Bah, qu’importe. C’était pour moi une seconde peau, comme une protection.

Le professeur organisateur, un nouveau venu ici, présenta les choses et me laissa ensuite le soin de me présenter. Il y avait beaucoup de monde… Je donnais d’abord mon grade et mon nom, sans le prénom, ancienne habitude qui m’était resté. On m’avait dit une fois que j’avais une voix très calme et égale, presque lointaine, comme si je ne vivais pas dans le même monde que les autres. En un sens, c’était vrai. Les jeunes étaient assis par terre, sur des chaises ou des coussins, les professeurs venus avec eux aussi. Je m’asseyais moi-même face à eux, voyant, encore une fois trop tard, que je m’étais pas non plus départi du pistolet porté à la ceinture, ni du couteau dans son écrin en cuir.

– La Grande Guerre est la conséquence de longues années de tensions. En 1914, j’étais déjà membre de l’armée de métier. J’avais trente-sept ans quand le tocsin a sonné dans toutes les villes. Des milliers d’hommes, qui n’avaient reçu qu’une brève instruction au combat, sont partis au front avec nous. L’ambiance était détendue, nous croyons tous que ça n’allait durer que quelques mois, en embarquant dans les wagons à bestiaux en partance vers le front. Il n’y avait que les mères qui étaient déjà consciente de voir partir leurs maris dans des cercueils sur roues et de serrer dans leurs bras les futures pupilles de la Nation. Personne ne savait… à quel point tout allait s’enliser vite.

En y repensant, qui avait été vraiment prêt à cette guerre ? Quel pays avait vraiment compris, avant de déclarer le conflit, jusqu’où cela allait tous les mener ? J’avais mal, en y repensant, et cela devait se voir sur mon visage. Mal en songeant à tous mes amis tués au combat, mal en me souvenant des jeunes courant sur le champ de bataille et tués brutalement. Mal en pensant à tout ce sang versé, inutilement.

– Dans les tranchées, nous avons vite pris conscience que nous étions là pour longtemps. C’est au coeur des combats que se développe une autre… vision du monde. Je vivais en sachant très bien que je pouvais mourir la minute suivante, peut-être même sans avoir le temps de le réaliser. Nous crevions tous de peur. Des amis et des proches mourraient chaque jour. La vie normale était devenue inexistante, le bruit des balles et des obus en conduisaient beaucoup à la folie. Notre Etat-Major était planqué à Paris, ceux qui nous guidaient vraiment étaient au front avec nous, lieutenants, capitaines et commandants. Bradley était le lieutenant, puis le capitaine, de notre unité. Il a évincé l’autorité des planqués de Paris pour nous permettre de survivre, au plus fort des combats. Pour… Pour survivre, une journée de plus. Il y a eu tellement de morts… Parfois des centaines en à peine deux heures de combats. Des jeunes de vingt ans fauchés nets sur le champ de bataille.

Tués avant d’avoir eu le moindre espoir, tués avant d’avoir eu le temps de vivre, tués alors qu’ils étaient encore gamins. Si jeunes, des rêves et objectifs non réalisés, c’était comme s’ils n’étaient venus au monde que pour être livrés à cette horreur. J’essuyais une larme qui avait perlé au coin de mes yeux, en pensant à un des ces jeunes en particulier. Un petit aux cheveux bouclés et au regard très brillant, mort de ses blessures dans mes bras. Il avait dix-neuf ans.

– Tuer ou être tué, c’était la seule règle en place. Les lettres vers les familles étaient censurées, le gouvernement ne voulait pas que les civils réalisent l’horreur de cette guerre, ni sa violence. La population civile n’avait pas le droit de savoir.

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