Pensionnat de la Ste Famille

1931. Les tensions en Europe s'aggravent. Le fascisme est de plus en plus présent..
 
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 Un invité au déjeuner

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Solène Nakajima
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Âge RPG : 18 ans

MessageSujet: Un invité au déjeuner   Dim 17 Déc - 21:55

Solène ne s'était levée que ce matin, le voyage avait aspiré toutes ses forces et elle avait passé tout l'après-midi de la veille à dormir, en plus de cette nuit. Personne n'était venu la réveiller, cela dit, sa belle-famille lui avait dégagé un petit bureau pour qu'elle puisse dormir tranquillement et ne pas être gênée non plus, le soir, si les enfants voulaient jouer ou discuter avant de s'endormir. En arrivant, elle s'était endormie sitôt après avoir mangé un peu, à midi, et se sentait beaucoup mieux ce matin. Après un bon bain, du repos, elle tenait bien mieux droite et les yeux ouverts. Assise en tailleur dans le salon, à table, elle était occupée maintenant à écrire une première lettre à son mari, comptant bien sur le réseau que Gaby et les siens avaient fait mettre en place pour ce genre de courrier et éviter toute interception. Habillée d'une robe de grossesse plus chaude que d'ordinaire, un léger châle sur les épaules, elle avait attaché ses cheveux en une queue-de-cheval un peu lâche, ne portant aucun autre bijou que l'alliance à son doigt, plus pâle que de coutume et le ventre maintenant si gonflé que personne ne pourrait manquer le bon avancement de sa grossesse.

Ecrire dans de telles circonstances n'était pas vraiment évident, même si elle pouvait ne pas craindre la censure, elle hésitait souvent sur le choix de ses mots. Elle avait commencé par le rassurer, dès le début de la lettre. Tout était bien arrivé et se portait bien, Genji avait ses parents et sa famille autour de lui pour le soigner et veiller à ce qu'il puisse reprendre des forces, elle-même se sentait plutôt bien, ils étaient tous en sécurité et Kimmitsu n'avait donc plus à s'angoisser pour ça. On l'avait pas mal regardée en coin mais sa belle-famille lui avait expliqué que c'était à cause de la couleur de ses cheveux, il n'y avait aucune blonde dans le coin. Pensive, Solène arrêta encore un instant, puis retrempa son stylo-plume dans l'encre, continuant la lettre en lui décrivant quelques premières impressions, à son arrivée ici. Elle lui demanda comment lui se sentait, le plus sincèrement du monde, et comment se passait sa vie. Elle n'exigeait pas tous les détails mais voulait se faire une idée, savoir au moins comment il tenait le coup, sur quoi il travaillait, dans les grandes lignes. Elle termina sa lettre en notant qu'elle l'embrassait et qu'elle avait hâte de le revoir, qu'ils puissent à nouveau vivre ensemble, tous les deux.

Une fois cette lettre-ci terminée et glissée dans son enveloppe, Solène prit une autre feuille pour débuter celle adressée à Gabriella. Une missive encore moins évidente, et après avoir écrit "Chère Gaby", elle stoppa déjà, ne sachant pas comment commencer. C'était stupide, elle ne savait même plus comment parler à sa propre sœur... Elle nota tout d'abord à peu près les mêmes choses qu'à Kimmitsu, au tout début, décrivant rapidement le voyage et leur arrivée ici, avant de s'interrompre. Lui demander si elle allait bien ? Solène connaissait déjà la réponse. Sa sœur n'allait pas bien, mais elle traçait sa route quand même et il n'y avait rien à redire là-dessus. Elle aussi était enceinte, pourtant. Mordillant le bout de son stylo, elle releva la tête et sourit à Munemori lorsqu'il entra dans le salon en lui disant que leur invité allait bientôt arriver, pour déjeuner. Très bien. Rebaissant le regard sur la lettre, elle réfléchit un instant. Sa sœur ne lui dira sur quoi elle travaillait, inutile de lui demander. Elle ne lui dira pas non plus honnêtement comment elle se sentait. Parler de banalités était tout aussi idiot... Solène finit par se contenter de lui écrire qu'elle pensait à elle et qu'elle devait prendre soin d'elle. C'était tout ce qu'elle pouvait lui dire, dans l'immédiat.

Il y eut du mouvement pendant qu'elle glissait sa seconde lettre dans l'enveloppe et notait le nom de sa sœur dessus, la femme de Josuke et sa belle-mère préparait le déjeuner, Munemori et Josuke devaient sans doute aider Genji à s'installer dans la salle à manger. Les autres étaient au travail ou à l'école, tout le monde n'avait pas de vacances anticipés avec l'effondrement d'une école. Se préparer pour leur inviter, donc. On lui avait juste dit qu'il s'appelait Shigeyuki, qu'il avait enseigné les arts martiaux à Kimmitsu depuis la plus tendre enfance, au village, et qu'il avait voulu la rencontrer, elle ainsi que Laura et Jasper, la famille l'avait donc invité à déjeuner aujourd'hui. Munemori n'avait même pas pu lui cacher à quel point il haïssait cet homme, car il le trouvait trop dur, trop strict, trop sévère, un vrai bloc de glace, sans aucune pitié. Elle ignorait ce que Josuke en pensait, de son côté, ne comprenant pas non plus pourquoi cet homme tenait à la rencontrer. Elle se recoiffa rapidement puis se passa de l'eau sur le visage pour effacer les dernières traces de fatigue, avant qu'on ne sonne à l'entrée. Sa belle-famille ouvrit à un homme qui devait bien avoir soixante-dix ans, environ, plutôt grand, les traits durs, le regard d'un noir soutenu.

Solène – Bonjour, le salua-t-elle en Japonais avec son sourire habituel.

A sa plus grande surprise, il lui répondit en Français, sans sourire mais d'un ton poli. Même sa voix était dure, il lui rappelait un vieux film qu'elle avait lu, où le personnage principal était un moine Taoïste qui avait entraîné un jeune élève à la dure dans les montagnes. Hum, bon, bref. Il lui serra la main en se présentant très formellement, tandis que Solène avait le sentiment que Munemori évitait tout contact un peu rapproché avec leur hôte. S'il le détestait, ça se comprenait. En retournant dans la salle à manger, boire un verre avant de manger, Solène se chargea aussi de présenter les enfants, expliquant brièvement qu'elle et Kimmitsu avait adopté Laura et Jasper au mois de septembre. Tout en disant ça, elle réalisa qu'elle était un peu nerveuse, ce type avait quand même un don pour vous transpercer du regard. Enfin, ils s'assirent tous ensemble, avec Genji bloqué dans ses plâtres, pour boire un verre, Solène mettant un peu plus longtemps à trouver une position inconfortable, à cause de son ventre. Elle ne voyait même plus ses pieds, s'habiller toute seule le matin devenait un véritable sport de combat. Elle commença à balbutier quelques mots en japonais lorsqu'il leva la main pour l'interrompre et dire d'un ton calme qu'il comprenait le Français, pour l'avoir enseigné à Kimmitsu.

Solène – Ah oui ? Je ne savais pas ça, je pensais que vous lui aviez juste enseigné les arts martiaux.

Maître Shigeyuki – Entre autres choses. A ne pas laisser tomber une cause qu'on défend, également. Je suis heureux de constater qu'il suit toujours ce précepte.

Ah ça, pour le suivre, il le suivait très bien. Solène remercia son beau-frère lorsqu'il lui donna du jus d'orange, pas d'alcool lorsqu'on attend un bébé, après qu'il ait servi tout le monde. Le maître lui demanda tout à coup comment ils s'étaient connus, car elle avait l'air bien jeune, la faisant rougir jusqu'à la pointe des oreilles, puis se racler un peu la gorge. Et bien, au... A l'école, finalement, au pensionnat, tout s'était passé si vite. Elle en parla assez peu, dérivant ensuite tout naturellement le sujet sur la façon dont lui avait rencontré son mari et comment il l'avait entraîné. A cette question, Munemori lui lança comme un regard d'alerte, qui la surprit sur le moment. Et bien ? Le vieux maître resta un instant silencieux puis répondit que c'était son père qui le lui avait confié, au dojo, à quatre ans, et qu'il l'avait entraîné à la dure, comme chacun des élèves de son école, car "personne ne peut progresser sans y mettre de la volonté".

Maître Shigeyuki – C'est bien plus compliqué avec les gamins élémentaires, ceux qui ont le vent, la foudre ou le feu. Tellement agités et incapables de se concentrer, il leur faut des mois de plus avant de se concentrer assez pour progresser. Lorsque son don est né, il avait déjà une base mais tout a été démoli en même pas trois semaines, sans doute à cause d'un proche. J'ai dû tout reprendre depuis le début, en parallèle, commencé à lui parler de la façon dont les élémentaires étaient considérés dans les autres pays, je me doutais qu'il allait partir.

Solène – Mais... Il n'avait que huit ans. Comment auriez-vous pu savoir que...

Maître Shigeyuki – Combien d'élémentaires vent et feu quittent leurs pays natal, selon vous ?

Heu... Elle n'en savait rien du tout, elle ne s'était même jamais posé la question, ignorant que tant que ça devaient tout quitter pour partir au loin. Elle répondit donc qu'elle n'en avait aucune idée et ne s'était même jamais doutée que tant que ça partaient. Du coin de l’œil, elle vit aussi Munemori se mordre tout à coup la lèvre inférieure, comme pour s'empêcher de faire une remarque, alors que Emiko avait pris la main valide de son fils entre les siennes avec douceur.

Maître Shigeyuki – J'en ai connu douze, de façon personnelle, dont votre mari. Partis en Europe, pour la plupart, deux aux Etats-Unis, un autre au Canada. Donc pas d'étonnement particulier le jour où il m'a annoncé qu'il partait, lui aussi. C'est pour cela que j'étais curieux de vous rencontrer, j'aime à savoir ce que deviennent mes élèves, même s'ils s'en vont à des milliers de kilomètres.

C'était... gentil. Enfin, plutôt touchant. Josuke lui avait même lancé un regard reconnaissant, qu'elle perçut assez vite en tournant la tête au bon moment. Elle sourit un peu, son verre serré entre ses mains, l'écoutant alors qu'il décrivait un peu plus précisément la façon dont il entraînait ses élèves, au dojo. C'était amusant, la plupart des techniques ou méthodes qu'il décrivait, elle les avait vu employées par Kimmitsu lorsqu'elle l'avait observé, pendant un ou deux de ses cours, ou lorsqu'il s'était entraîné avec la mère d'Océane. Elle l'interrogea sur certains points, la curiosité reprenant le dessus, notant tout de même que Kimmitsu était très loin d'avoir la même dureté en cours. Tout en parlant, il esquissait parfois quelques gestes pour appuyer ses mots, ne souriant jamais. Il restait très intimidant, enfin... Il imposait le respect.

Maître Shigeyuki – Quand je pense qu'il est vraiment devenu professeur, dit-il ensuite d'un ton amusé. C'est fou comme les personnes changent, avec le temps.

Heu... Mmh ? Elle resta bloquée sur cette dernière phrase un moment, peinant vraiment à intégrer ça. Elle était si habituée à voir Kimmitsu si sérieux et serein que, que, que... L'imaginer autrement, ce n'était juste pas possible ! Et elle n'était pas la seule à être choquée, Laura aussi, d'après ce qu'elle voyait, même Jasper et Genji. Le vieil homme dû voir qu'il les avait scié car il rajouta ensuite que Kimmitsu avait encore du mal, à dix-neuf, à rester en place et concentré sur le long terme, bien au contraire, il était très agité, même trop pour son propre bien, emporté par une certaine colère contre son environnement et l'injustice devant ce qu'il voyait, le comportement contre les élémentaires.

Maître Shigeyuki – Partir si loin, seul et à cet âge, ça a dû être une claque que je ne m'imagine pas. Et ça vous change une personne à jamais. Ça et cette fameuse école. Enfin, c'est la vie.

Solène – Je... vois.

Maître Shigeyuki – Je connais un peu les dons, pour avoir observé lesquels ont eu des effets marquants sur mes élèves. Le vent, s'il naît en premier, est juste... terrible. Il vous renverse un gamin la tête la première, c'est une telle gifle qu'ils se prennent à chaque fois. Et ils rempilent en pleine adolescence, et encore parfois à l'âge adulte, si les circonstances sont faites pour. J'ai entraîné trois élémentaires vent, qui sont tous les trois en France d'ailleurs... Ils sont portés sur la rébellion, jamais prêts à baisser la tête face à la guerre. Une fois adultes, ils sont comme les élémentaires foudre, ils ne renoncent pas, même si ça doit leur ruiner la santé, ou la vie.

La future mère ne put pas s'empêcher de répondre qu'elle savait cela et qu'elle avait deux exemples des plus frappant, dans son cercle familial proche. Elle lui demanda s'il suivait l'actualité en France, tout en buvant un peu, et il hocha la tête avec un air grave, précisant juste après qu'un de ses amis élémentaires lui avait signalé que beaucoup de pays avaient reçu des messages, venus des écoles. Solène haussa un sourcil, ne le suivant plus là, et n'était visiblement pas la seule. Des messages de quelles écoles ? Le vieux maître se redressa avec lenteur, tapotant du bout des doigts sur la table.

Maître Shigeyuki – Les écoles comme la vôtre, votre pensionnat. Elles ont diffusé des appels récemment. Dans trois jours, le soir du 24, il faudra se tenir prêt et allumer sa radio. Vous avez dû le manquer à cause de votre voyage jusqu'ici.

Qu'est-ce que la Rébellion comptait diffuser ... ? Solène était complètement passée à côté de cette information, oui, trop préoccupée par l'état de santé de Genji, la sécurité de Jasper et Laura, le voyage vers le Japon, puis leur arrivée ici. Munemori dit d'un ton lent qu'il avait une idée de ce qui allait être diffusé et que ça avait de quoi inquiéter. D'ailleurs, tout le monde était déjà assez inquiet, même si ce n'était "qu'un message", ce n'était pas la forme qui comptait ici mais le fond, les mots, ce qui allait être exposé. Solène penchait pour la déclaration de guerre pure et simple, étant donné l'état du pays. Comme insensible à la tension grandissante, le vieux maître se tourna vers Laura et son frère, et leur dit qu'ils pouvaient être fiers de leur père. La phrase contrastait tellement avec le reste de la discussion que Solène en eut un temps d'arrêt, avant de se ressaisir. Elle sourit puis laissa Laura répondre.

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Laura K. Nakajima
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Âge RPG : 14 ans

MessageSujet: Re: Un invité au déjeuner   Lun 1 Jan - 22:36

Laura s’installa à table, observant l’ancien maître de monsieur Nakajima en repensant à tout ce qu’il lui avait appris durant leurs longues discussions. C’était donc lui… Elle essaya de ne pas trop le dévisager pour se montrer polie mais peinait à imaginer son tuteur écoutant les enseignements de quelqu’un d’autre. Pourtant, c’était logique, oui, tout à fait logique ! Mais, pour elle, c’était lui qui enseignait et leur apprenait des choses… Elle ne pouvait le voir jeune et turbulent, malgré ce qu’il lui avait dit lorsqu’elle lui avait parlé avant de rentrer au Pensionnat, après le voyage scolaire. Et elle n’osait imaginer comment s’étaient déroulés les cours avec un professeur comme cet homme… Non pas qu’il avait l’air cruel ou quoi que ce soit du genre ! Mais il dégageait une impression dure, qui ne laissait pas la place à l’hésitation ou… C’était difficile à expliquer.

En tout cas, il était intimidant, bien plus que monsieur Nakajima, et elle comprenait mieux pourquoi il avait ce comportement. Même si leur dernière discussion avait ôté une barrière, Laura ayant beaucoup moins peur de lui. Solène commença à lui parler en japonais, dès qu’elle fut correctement installée à côté d’eux, mais il l’interrompit en lui disant comprendre le français comme il l’avait enseigné à leur professeur. Tiens, ça aussi, Laura l’ignorait, même si elle ne s’était jamais posé la question pour être honnête. Elle n’avait… jamais cherché à connaître plus de choses que cela sur son tuteur, parlant et répondant à ce qu’il lui disait alors qu’il essayait de la faire parler, d’apprendre à la connaître sans doute. Mais lui… En dehors de leur discussion au presbytère, elle n’avait jamais vraiment discuté avec lui avec un échange tel que celui-là. Et se dire cela maintenant était… perturbant.

Solène – Ah oui ? Je ne savais pas ça, je pensais que vous lui aviez juste enseigné les arts martiaux.

Maître Shigeyuki – Entre autres choses. A ne pas laisser tomber une cause qu'on défend, également. Je suis heureux de constater qu'il suit toujours ce précepte.

Laura échangea un regard avec Jasper, Genji et Océane, ne pouvant s’empêcher de reconnaître son tuteur dans cette phrase. Non, il n’avait abandonné personne et n’avait jamais laissé tomber une cause pour laquelle il avait commencé à se battre. Leur amie en était la preuve, tout comme Genji et même Jasper qui allait, petit à petit, un peu mieux malgré les conditions du pays. Laura non plus n’avait pas été lâchée alors qu’il aurait très bien pu dire à leur tante qu’il laissait tomber après tout ce qu’ils lui avaient fait endurer. Surtout avec cette guerre, ce deuxième don qu’il n’avait jamais cherché à avoir, forcé, et le danger que représentait le conflit pour sa famille. Et pour lui. Il en était tellement malade que… La collégienne réprima un frisson, remerciant son nouvel oncle lorsqu’il lui donna du jus d’oranges, comme à Solène, buvant une petite gorgée. Elle l’avait trouvé si fatigué, épuisé, presque malade lorsqu’elle l’avait vu… Et même lorsqu’ils étaient arrivés chez lui, cet été, pire encore au moment où il avait révélé à Jasper pour l’accident de la caserne. Pourtant, il n’avait jamais abandonné…

Le maître de monsieur Nakajima demanda, tout à coup, comment ils s’étaient connus étant donné la différence d’âge, Solène et lui, réponse très brève par rapport à ce que Laura avait appris mais elle ne fit aucun commentaire. Elle était très rouge, comme gênée, ce qui lui rendit la tâche bien plus compliquée pour s’empêcher de rire ou sourire. Désolée mais… Là, voir quelqu’un d’autre dans la même position qu’eux face à leur monsieur Nakajima, c’était drôle. Méchant, oui, parce qu’elle aimait bien Solène, mais drôle. Pour une fois que cela ne leur tombait pas dessus ! Et puis, c’était mignon, elle rougissait encore de cette rencontre et des circonstances, chose qui lui donnait un air encore plus jeune. Son amie dévia la conversation, dès qu’elle le put apparemment, sur les conditions de rencontre de son tuteur et son maître ainsi que le moment où il avait commencé à l’entraîner, faisant relever la tête à la collégienne. C’est vrai qu’ils l’ignoraient, cela…

Mais c’était, également, un sujet délicat, ce qui fit froncer les sourcils à Laura qui porta son verre à ses lèvres. Elle regarda le maître sans rien dire alors que lui-même était silencieux, ne parlant qu’au bout d’un instant après quelque chose que la collégienne avait sans doute loupé. Que se passait-il… ? Elle avait loupé un épisode ? Il leur dit que c’était le père de monsieur Nakajima qui lui avait confié son enfant, à quatre ans au dojo, et qu’il l’avait entraîné à la dure comme tous les élèves de son école car personne ne peut progresser sans y mettre la volonté. Elle fronça les sourcils, ayant comme une impression de déjà-vu pour avoir déjà entendu la même chose durant les cours d’arts martiaux, ou peut-être pendant une des discussions avec son professeur. En tout cas, ces paroles n’étaient pas étrangères et elle comprenait encore mieux comment monsieur Nakajima était devenu comme cela. Et c’était son père qui l’avait confié à son maître… Repensant à ce qu’il lui avait dit avant de partir, Laura ne put s’empêcher de penser à la véritable intention dissimulée derrière cet acte mais n’en dit rien. Il avait eu peur à cause de la guerre et n’avait pas pu le calmer… C’était cela, non ? Peut-être qu’en le confiant à ce maître, il espérait l’apaiser ou le discipliner.

Ce qui avait fait l’exact opposé, en fin de compte. Mais il n’avait pas de don, à ce moment-là, ils ne se développaient que vers sept ans chez un enfant. Leur tuteur, discipliné et cadré au début de son enfance, avait dû souffrir au moment où son don s’était développé, ce qui expliquait en partie la blessure dont il lui avait parlé dans le presbytère. Et ce que venait de confirmer maître Shigeyuki à propos de la difficulté de concentration des élémentaires de vent, de foudre ou de feu. Il avait commencé lui-même à lui parler de la considération des élémentaires dans les autres pays, lui mettant déjà un peu l’idée de quitter le Japon en tête.

Encore une fois, une impression de déjà-vu, son tuteur lui ayant parlé de tout cela et ayant pris le temps avec elle avant qu’ils n’aient à partir en vacances… En un sens, cela la touchait et montrait qu’il avait véritablement été marqué par les enseignements de son maître, au Japon. Il gardait une trace même à des milliers de kilomètres, comme son maître semblait s’inquiéter pour lui et garder un œil sur sa vie. Parce qu’il connaissait beaucoup d’élémentaires feu, vent ou foudre ayant quitté le Japon… D’un même mouvement, comme la mère de Genji avec Genji, Laura lança un regard à son frère, se mordant les lèvres en même temps que leur nouvel oncle. Lui n’en était pas à ce stade parce qu’il était né dans un pays vivant et très vindicatif, mais les autres…

Maître Shigeyuki – J'en ai connu douze, de façon personnelle, dont votre mari. Partis en Europe, pour la plupart, deux aux Etats-Unis, un autre au Canada. Donc pas d'étonnement particulier le jour où il m'a annoncé qu'il partait, lui aussi. C'est pour cela que j'étais curieux de vous rencontrer, j'aime à savoir ce que deviennent mes élèves, même s'ils s'en vont à des milliers de kilomètres.

Douze enfants sur combien ? Et combien, au final, avaient quitté la famille Nakajima ? N’osant pas le demander, Laura reporta son regard sur son verre, se raclant un petit peu la gorge avant de boire une nouvelle gorgée de jus d’orange. Cet homme était peut-être intimidant mais il faisait attention à ses élèves et restait attaché à ceux qui s’en allaient loin. C’était touchant et inattendu, en fait, tant il avait l’air dur et imperturbable. Pourtant, il restait attentif, témoignant de gentillesse et bienveillance même si ce n’était pas la première impression qu’il dégageait en entrant dans la pièce. Il se lança ensuite dans la description des cours qu’il donnait au dojo, faisant écho aux manières de faire de son professeur, signe qu’il avait vraiment retenu beaucoup de ses enseignements. A la fois attendrie et impressionnée, la collégienne leva son regard pour écouter plus attentivement l’échange entre maître Shigeyuki et Solène, son amie lui posant quelques questions plus précises qui, définitivement, convainquaient Laura de ne jamais suivre de cours avec lui. Il était nettement plus dur, laissait passer moins de choses même s’il lui était difficile de juger la patience sur une simple explication. En tout cas, il semblait très vif malgré son âge, s’aidant de gestes pour s’expliquer sans, toutefois, se détacher de cet air intimidant, imposant.

Maître Shigeyuki – Quand je pense qu'il est vraiment devenu professeur, dit-il ensuite d'un ton amusé. C'est fou comme les personnes changent, avec le temps.

Laura eut un léger temps d’arrêt en même temps que les autres, bien que monsieur Nakajima l’ait prévenu de son caractère plus agité que le sien et celui de Jasper réunis. C’était difficile à intégrer, en réalité, et l’entendre de la bouche de quelqu’un d’autre… Surtout de son maître ! Si lui le disait, c’est que c’était vrai, et à un point difficilement réalisable puisqu’ils n’avaient que leurs points de vue. Maître Shigeyuki ajouta, en voyant leur tête, qu’il avait encore du mal, à dix-neuf ans, à rester en place et concentré sur le long terme, étant trop agité pour son bien, habité par la colère et l’envie de justice. C’est ce qu’il lui avait dit… Enfin, son tuteur n’avait pas été dans le détail et cette explication lui permettait de mieux comprendre l’agitation qu’il avait évoquée. En fait, parler avec son ancien professeur leur permettait d’en apprendre plus sur monsieur Nakajima qui les poussait à parler mais dont eux-mêmes ne connaissaient que peu de choses. Sur le présent, ils en savaient beaucoup, forcément. Mais le passé… Encore que, pour Jasper et elle, c’était normal. Mais Solène… ?

Maître Shigeyuki – Je connais un peu les dons, pour avoir observé lesquels ont eu des effets marquants sur mes élèves. Le vent, s'il naît en premier, est juste... terrible. Il vous renverse un gamin la tête la première, c'est une telle gifle qu'ils se prennent à chaque fois. Et ils rempilent en pleine adolescence, et encore parfois à l'âge adulte, si les circonstances sont faites pour. J'ai entraîné trois élémentaires vent, qui sont tous les trois en France d'ailleurs... Ils sont portés sur la rébellion, jamais prêts à baisser la tête face à la guerre. Une fois adultes, ils sont comme les élémentaires foudre, ils ne renoncent pas, même si ça doit leur ruiner la santé, ou la vie.

Solène fut la première à réagir, répondant qu’elle le savait et qu’elle avait deux exemples des plus frappants dans son cercle familial proche. Ah, ça… Entre leur tante et son mari, elle était servie, c’est sûr. La pauvre ne pouvait même pas se reposer réellement, se dire que tout serait terminé un jour et qu’ils ne penseraient plus à tout ce qui se passait ailleurs. Pas avec un tempérament comme celui de leur tuteur et de leur tante, cette dernière était au bout depuis plusieurs mois et n’avait craqué que récemment, au final, avec un repos forcé. Depuis leur absence, par contre… Elle n’avait aucune nouvelle. Laura but un peu, écoutant Solène demander à maître Shigeyuki s’il suivait l’actualité en France. S’il avait trois de ses anciens élèves là-bas, il y avait des chances… Ce qu’il confirma par un hochement de tête, précisant ensuite qu’un de ses amis lui avait signalé que beaucoup de pays avaient reçu des messages provenant de plusieurs écoles. Heu… De quoi parlait-il, là ? Visiblement, en jetant un œil aux autres assis autour de la table, Laura n’était pas la seule à ne pas suivre. Leur interlocuteur se redressa lentement, tapotant la table du bout des doigts. Que s’était-il passé… ?

Maître Shigeyuki – Les écoles comme la vôtre, votre pensionnat. Elles ont diffusé des appels récemment. Dans trois jours, le soir du 24, il faudra se tenir prêt et allumer sa radio. Vous avez dû le manquer à cause de votre voyage jusqu'ici.

Se tenir prêt pour un message de la Résistance… Laura échangea un regard avec Jasper, sentant que l’ambiance avait radicalement changée en l’espace de quelques secondes. Ce n’était pas le fait de passer un message qui l’inquiétait, non, ils devaient bien se douter que les professeurs et les anciens militaires, en plus de tous les autres les ayant rejoints, n’allaient pas rester sans rien faire face au gouvernement qui se mettait en place malgré eux. Mais le fond du message l’inquiétait, n’osant imaginer ce qu’ils allaient dire par manque de références, imaginant des menaces ou… Une déclaration de guerre, purement et simplement. A cet instant, leur oncle dit, d’un ton lent, qu’il avait une idée de ce qui allait être diffusé. « Lorsqu’il faudra aller plus loin »… Son tuteur avait prononcé ces paroles il y a de cela quelques semaines à peine, lui disant de ne pas rester bloquée s’il lui arrivait quelque chose. A présent, oui, le message était clair. Une déclaration de guerre, pure et dure, sans retour en arrière possible. Laura regarda son verre sans rien dire, fermée et plus pâle, les paroles de monsieur Nakajima et leur longue discussion tournant encore et encore dans sa tête.

La collégienne émergea lorsque maître Shigeyuki leur dit, à Jasper et elle, qu’ils pouvaient être fiers de leur père. Être fiers de leur père… ? Ils… Eux ? C’était… Laura resta interdite, sur le coup, tirée de ses réflexions à propos de la Résistance sans crier gare. C’était un peu… délicat. Elle eut le temps de voir le sourire de Solène qui semblait vouloir la laisser répondre à cette remarque tandis qu’elle espérait, plutôt, que son frère réagisse à sa place. Mais elle avait l’horrible impression qu’il n’en ferait rien… Laura essaya de se ressaisir assez vite, ouvrant la bouche et la refermant légèrement plusieurs fois de suite sans savoir que répondre. Ils ne le considéraient pas comme leur père, c’était beaucoup trop récent. Et être fiers… Elle avait plus peur qu’autre chose, pour être honnête. Mais impossible de dire tout cela à voix haute, surtout au Japon, devant la famille Nakajima. Elle bafouilla quelques mots inintelligibles avant d’affirmer timidement qu’ils l’étaient, hochant un peu la tête avec un sourire forcé malgré tous ses efforts.

Maître Shigeyuki – Tu n'as pas l'air très à l'aise, j'espère que je ne t'effraie pas ?

Laura – Non, pas du tout, dit-elle très vite en toussant un peu après avoir bu pour se reprendre. C’est seulement un… manque d’habitude, avec le voyage, la Résistance et la fatigue.

Maître Shigeyuki – Donc je t'effraie. Ah là là, les enfants.

Mais non ! Laura ne voulait pas dire ça ! Elle s’était un peu étouffée lorsqu’il avait dit l’effrayer mais cette réaction ne la trahissait pas pour autant. N’est-ce pas ? Elle baissa la tête sur son verre, les joues beaucoup plus rouges, détestant Jasper et Solène de l’avoir laissée répondre. Elle n’avait pas peur ! C’était seulement le sujet, voilà tout, rien de plus. Même si le maître de monsieur Nakajima n’avait pas l’air vexé, ayant gardé un ton neutre en parlant, égal à celui qu’il avait depuis le début de la conversation. Désolée, elle n’avait pas fait exprès ! Mais hors de question de dire pourquoi elle avait eu cette réaction, elle n’était pas encore assez confiante pour ça, surtout ici. Son tuteur et Solène, c’était une chose, mais le reste de la famille… Laura but une autre gorgée de jus d’orange, restant silencieuse pour laisser les adultes discuter entre eux. Elle n’avait pas peur mais, de là à discuter ouvertement avec le professeur de son professeur… C’était bizarre.

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