1931. Les tensions en Europe s'aggravent. Le fascisme est de plus en plus présent..
 
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 Rencontre discrète au presbytère

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Kimmitsu Nakajima
Sous-directeur
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Âge RPG : 42 ans

MessageSujet: Rencontre discrète au presbytère   Sam 15 Juil - 16:03

L’ancien directeur de l’école avait une façon bien à lui de pousser les personnes à oser se servir de leur pouvoir et l’exprimer… Kimmitsu laissa retomber le bras avec un petit soupir, une grimace aux lèvres, pendant que Henri Francfort croisait les siens et se penchait sur l’âtre en marmonnant entre ses dents. Bon sang, si c’était avec lui que Gabriella avait appris à maîtriser la foudre, ça ne l’étonnait plus du tout qu’elle soit montée à ce niveau. Même pour un don que lui-même n’avait pas, il était un maître très exigeant et sévère, ne laissant rien passer et poussant vers le haut… Ou plutôt tirant de force vers le haut et il y avait intérêt à suivre. Depuis ce matin, ils étaient partis ensemble dans une vieille chapelle, au-delà de la vallée d’Issoire, où il l’avait forcé à utiliser son second élément puis commencé à lui apprendre comment s’en servir. Pas une seule pause, sept heures durant, Kimmitsu avait beau être solide, d’ordinaire, il ne tenait presque plus debout. C’était éprouvant, encore plus que durant l’apprentissage du vent, et surtout plus douloureux. Les deux mains couvertes de bandages serrées, il se rappelait le temps où il fallait aider Adrien lorsqu’ils se retrouvaient avec toute une classe aux doigts, aux mains et aux bras brûlés, après un cours un peu vif.

Voilà des jours et des jours qu’ils étaient en train de monter à la fois la nouvelle école et le centre de la Résistance, tout son réseau et y intégrer peu à peu de plus en plus d’élémentaires. Le temps filait à une vitesse presque affolante, les coups pleuvaient, et pourtant, ils avaient enfin le sentiment de commencer à avoir la tête hors de l’eau plutôt que de couler à pic. L’organisation globale se mettait en place, bien que ce soit très compliqué encore au niveau des moyens de communication, entre autres. Les têtes fortes prenaient en main les groupes dans tout le pays et se positionnaient. Il y avait la partie modérée, qui pensait renverser la tendance en France par la diplomatie, la négociation et les concessions, et la partie dure qui elle se préparait à une véritable guerre civile. Sans vouloir tomber dans le pessimisme, Kimmitsu croyait bien peu que la négociation et la diplomatie permettront de sauver quoi que ce soit, à présent. Même s’ils pouvaient sans doute éviter une véritable guerre civile, le pays n’en sera pas apaisé pour autant. Ce qu’ils devaient absolument faire était de monter un réseau d’entraide et soutien pour les élémentaires à l’échelle nationale.

L’après-midi touchait à sa fin et Kimmitsu rentra avec le sous-directeur pour prendre une douche, se reposer et manger un peu. A la nouvelle école, tout était très calme. Les travaux touchaient peu à peu à la fin pour cette journée et les premiers meubles commençaient à être montés. Des ébénistes fabriquaient des lits et meubles de chambres, pour les élèves, ceux qui devront peut-être arriver plus tôt que prévu. Vers dix-hit heures, il sortit à nouveau, plus discrètement, car il devait aller récupérer Laura qui avait eu un souci, il y a quelques jours. Enfin, un souci, elle avait visiblement développé un second don et paniquait, bien que Kimmitsu n’ait pas très bien compris pourquoi. Ils avaient rendez-vous au presbytère, à côté de l’église d’Issoire. Le curé, le Père Mario, était un ami d’enfance du prêtre du pensionnat, ce qui leur facilitait beaucoup les choses. En arrivant, il vint leur ouvrir rapidement, refermant tout aussi vite la porte dans le haut mur de pierre, entourant les jardins du presbytère. Kimmitsu le suivit à l’intérieur, le remerciant pour son aide et surtout sa discrétion. Devoir se déplacer en gardant en tête qu’il était un criminel en fuite n’était pas encore une habitude.

Père Mario – La petite est arrivée depuis un moment, déjà, je lui ai expliqué qu’il fallait attendre le soir, pour plus de discrétion. Même ici, les murs ont des yeux et des oreilles.

Oui… Kimmitsu déposa sa veste puis entra dans la pièce désignée, une bibliothèque pourvu d’une table, de chaises et de quelques fauteuils, où l’attendait Laura. Il lui sourit en lui disant bonsoir, essayant de ne pas trop montrer la fatigue ni la tension appuyant sur ses épaules. Ce n’était rien, il y avait du bon comme du mauvais et les choses se mouvaient très vite. Il s’agenouilla et la serra dans ses bras un moment, avant de s’asseoir près d’elle sur une petite causeuse.

Kimmitsu – Donc tu as développé un second élément, mais pourquoi paniques-tu ? C’est très naturel, de cette façon.

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Laura K. Nakajima
Collégienne
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MessageSujet: Re: Rencontre discrète au presbytère   Dim 23 Juil - 18:04

Pourquoi avoir demandé à voir monsieur Nakajima ? Enfin, non, Laura n’avait jamais voulu le voir mais seulement lui parler, le contacter pour lui dire qu’elle était terrorisée à l’idée d’aller au Japon et de tomber nez-à-nez avec la famille qui avait fait fuir Genji et son oncle. Elle n’avait pas peur de son élément, non… Après tout, comment le craindre alors que son frère maniait le feu ? Au moins, avec le vent, elle ne le rendrait jamais malade. Il lui suffirait juste d’apprendre à le manier pour ne pas provoquer d’incidents et éviter de le montrer à la famille de son tuteur, ce n’était pas si compliqué que cela… N’est-ce pas ? Même si elle n’avait pas réussi une seule fois, depuis le jour de la dispute, à produire ne serait-ce qu’un tout petit courant d’air volontairement. Ce qu’elle n’expliquait pas puisqu’elle avait fait voler des feuilles lorsque Jasper avait révélé pour son deuxième don. Et s’il se trompait ? C’était… possible, non ? Si c’était par hasard ? Laura essayait de s’en convaincre, par moment, mais savait que c’était stupide et que son frère avait sûrement raison à ce sujet puisque des courants d’air inexpliqués étaient à l’origine de nombreuses disputes avec ses amies.

Laura plia un pull qu’elle rangea dans sa valise, laissant seulement quelques affaires à elle par-ci, par-là dans la chambre, pour éviter qu’on ne remarque son absence. Elle rangea également ses grosses chaussures et prit simplement son petit sac à dos pour y mettre ses affaires personnelles comme une tenue pour la nuit et un gros pull « au cas où ». Ses professeurs étaient prévenus, au moins monsieur Mancel qui était venue la trouver pour lui dire qu’elle partirait cet après-midi, sitôt l’activité de la journée terminée, pour rejoindre son tuteur. Ils ne partaient que le lendemain soir, ce qui lui laissait le temps de lui parler et de revenir sans attirer l’attention puisque la dernière journée était libre pour les laisser « profiter de la neige et de la station une dernière fois cette année ». Dans le cas où Laura ne revenait pas à temps ou que la discussion avec monsieur Nakajima s’éternisait, son frère se chargerait de récupérer ses affaires, ou un professeur, et elle rejoindrait les autres élèves lundi matin. Au moins, c’était clair… Mais pas moins rassurant. Laura ne comptait pas passer toute la nuit à discuter, ce n’était qu’un tout petit problème qui l’effrayait, rien de plus. Ce n’était pas si grave d’avoir peur de partir… Si ? Elle voulait seulement savoir comment faire et comment agir pour ne pas se faire remarquer, là-bas.

Autant, sur le moment-même, monsieur Nakajima avait été la seule personne vers qui elle pensait pouvoir se tourner, autant maintenant, elle le regrettait. Depuis ces quelques mois passés sous le même toit que lui, la collégienne avait surtout retenu que les discussions étaient souvent un moment très délicat durant lequel elle finissait par avouer ce qu’elle voulait cacher au début. Comme, ici, le fait que ce don tombait très mal même si Antoine positivait et le voyait comme un véritable don de la nature. En temps normal, elle aussi, mais à force d’entendre des reproches de la famille Nakajima de la part de Genji et Jasper à répétition depuis le mois d’août, alors qu’ils allaient au Japon dans à peine un mois… Bon, d’accord, ni l’un ni l’autre n’était neutre, loin de là, mais la famille de Genji n’aimait pas les dons, ce n’était pas un secret. Alors, comment démêler le vrai du faux ? C’était en suivant cette logique que Laura avait demandé au père de Genji comment contacter son tuteur, lui-même était allé voir monsieur Mancel qui lui avait dit qu’elle verrait monsieur Nakajima samedi.

Laura hissa son sac à dos sur ses épaules et sortit de la chambre, traversant le long couloir où les élèves étaient logés. Elle descendit ensuite les escaliers menant au hall de la station pour rejoindre la personne qui allait la conduire jusqu’à monsieur Nakajima. Il s’agissait d’une personne qu’elle ne connaissait pas mais, puisqu’il parlait avec monsieur Mancel… Se rapprochant, elle les salua tous les deux poliment et l’inconnu se présenta à son tour comme étant son accompagnateur de l’après-midi. En effet, elle ne pouvait pas prendre le train seule, d’une parce qu’elle était trop jeune et attirerait l’attention, de deux parce que… eh bien, elle ne connaissait pas le chemin, tout simplement. En route vers la gare, donc. Très bien.

Refermant son manteau et serrant bien son écharpe autour de son cou, Laura suivit l’homme jusqu’à une voiture qui devait les conduire à la gare où ils prendraient directement le premier train qui les amèneraient à un second, puis un troisième… Et ainsi de suite. Le reste et de l’après-midi ne fut qu’une succession de paysages et de gares Laura se demandant souvent pourquoi son tuteur avait parlé d’une rencontre et non pas d’un simple échange de lettres ou de nouvelles. C’était plus compliqué, en plus, comme il fallait tout organiser pour qu’elle puisse venir sans que son absence ne soit remarquée… Et il savait qu’elle avait développé un second don. Ou alors pensait-il, lui aussi, que c’était délicat comme elle partait au Japon ? Pourtant, Antoine était optimiste…

Entre réflexions et somnolence, Laura fut bien plus silencieuse que d’habitude durant une partie du trajet puis tâcha de se détendre, parlant avec l’homme qui l’accompagnait. Elle put apprendre qu’il s’appelait Denis – il voulait qu’elle l’appelle comme ça – avait des enfants, deux garçons, qui habitaient tout près de leur destination et qu’il était habitué à faire de longs trajets en train. Il adorait bricoler, lire, et jouait très souvent avec ses garçons de cinq et dix ans, il avait construit lui-même toute une partie de leur maison à la campagne, avec sa femme, raison pour laquelle il aidait son « père » à l’école. Grâce aux sous-entendus, ils purent parler presque normalement pendant tout le trajet, Laura redoutant de plus en plus le moment où il lui dirait qu’ils étaient arrivés mais essayant de se concentrer sur le paysage. Désolée mais… C’était la première fois qu’elle avait revoir son tuteur depuis qu’ils savaient, Jasper et elle, qu’il les avait adoptés. Elle était mal à l’aise, tant ils avaient douté de ce qu’il leur avait dit à propos de l’adoption. Jamais ils n’avaient cru qu’il était sérieux, et pourtant…

Denis – On descend ici, terminus.

Et voilà, comme elle s’y attendait. Laura attrapa son sac à dos puis sauta du train pour se retrouver dans une gare… nettement moins moderne que celles qu’ils avaient vues aujourd’hui. En lisant la pancarte, elle découvrit qu’ils étaient dans le Puy-de-Dôme, endroit qu’elle n’avait jamais visité et qu’elle ne connaissait que vaguement de nom car l’ayant vu passer dans ses cours. Mais, par rapport à la station et à tous les trains qu’ils avaient pris… Son accompagnateur lui annonça, sitôt sorti de la gare, qu’ils devaient marcher un peu pour rejoindre le point de rendez-vous. Laura hocha la tête, la fatigue due au trajet se disputant avec la nervosité grandissante à l’idée de voir son tuteur. C’était stupide, elle le savait, mais il l’avait toujours intimidée. Pourtant, il était prévenant et n’avait rien fait qui puisse les inciter à regretter la demande de tuteur, de manière objective, mais… C’était étrange, encore. Laura avait à peine réalisé qu’il tenait vraiment à eux, surtout avec l’adoption, qu’elle développait un second don et s’apprêtait à partir au Japon sans lui. Peut-être était-ce ce détail qui la dérangeait… Sans lui. Avec leur professeur, ils étaient protégés, elle le savait. Mais si, loin pendant deux semaines…

Laura marcha un peu plus silencieusement que durant les cinq heures de train qu’ils venaient de faire, tant à cause de la fatigue que de la nervosité. Elle contempla le paysage assez campagnard qui les entourait, peu habituée à ce style. Enfin, non, elle était habituée à Gray mais ici, c’était autre chose, plus éloigné, plus… Elle ne savait pas trop, en fait. Entre les chemins qui portaient tous un nom différent, contrairement à Gray qui possédait des rues plus dessinées qu’ici, et l’air plus… Comment le qualifier ? Elle le sentait, à la fois, plus léger et plus lourd, avec l’odeur de l’herbe qui venait d’être coupée. Ils marchèrent une bonne demi-heure avant d’arriver dans un village, plus grand, du nom d’Issoire. C’était ici que… ? Automatiquement, comme si le nom de l’endroit lui avait donné un coup pour la réveiller, Laura commença à regarder le coin, à l’observer, ôtant définitivement son écharpe pour la ranger dans son sac à dos.

Il y avait une église, des marchands, une grande place… En un sens, la ville, ou le village plutôt, ressemblait très fortement à Gray. Avec plus de vent, un climat différent, et c’était aussi beaucoup plus loin. Son guide la conduisit vers une église dont les cloches, lorsqu’ils marchaient, venaient de sonner cinq coups pour signaler qu’il était tout juste dix-sept heures. Elle avait voyagé tout l’après-midi… Son sac devint beaucoup plus lourd sur ses épaules, tout à coup. Ils ne passèrent pas par l’entrée principale de l’église, se dirigeant vers une porte dérobée que Laura devina être celle du presbytère, comprenant qu’il fallait être discrets, même ici. Ils étaient déjà en partie camouflés par le jardin et les murs de pierre, mais elle ne posa aucune question, patientant. Un prêtre aux cheveux gris et au visage ridé, comme le Père Vilette, vint alors leur ouvrir lorsque Denis frappa à la porte pour lui montrer Laura. Le vieil homme hocha la tête, les saluant tous les deux, puis les invita à entrer en jetant un œil par-dessus leurs épaules avant de refermer la porte dès qu’ils l’eurent passée.

Prêtre – Je suis le Père Mario, un ami du Père Vilette, et je suppose que tu es Laura. Tu vas devoir attendre un peu, il ne peut venir que le soir. En attendant, va t’installer dans la pièce là-bas, j’y ai préparé un plateau avec du chocolat chaud et des madeleines.

Oh… Comme le Père Vilette. A chaque fois qu’il recevait des élèves, il leur proposait des madeleines et du chocolat chaud, c’était le bruit qui courait au Pensionnat en tout cas. Elle-même y avait eu droit plusieurs fois, l’année passée, et elle était bien obligée d’admettre que cela aidait à se sentir mieux. Laura remercia le Père Mario, lui souriant d’un air fatigué, puis ouvrit doucement la porte indiquée pour entrer dans la pièce qui s’avérait être une bibliothèque. Ou en tout cas, un genre de bureau puisqu’il y avait une grande bibliothèque et des chaises, des fauteuils et aussi une petite table sur laquelle étaient posés chocolat chaud et madeleines. Laura avança doucement, faisant craquer une latte du plancher qui la fit sursauter et grimacer en même temps avant de lever le pied pour le poser sur la latte voisine. Immédiatement, un léger courant d’air fit bouger une de ses mèches rebelles alors qu’elle s’insultait mentalement. D’accord, elle était un peu tendue…

Laura – Respire, Laura, ce n’est pas le moment de faire aller ton don, surtout ici.

Elle voyait déjà le désastre, avec la quantité de feuilles qu’il y avait dans cette pièce… Soufflant un peu, l’adolescente se rapprocha d’un des fauteuils, laissa tomber son sac à dos de ses épaules à côté avant de s’y laisser tomber elle-même. Elle resta là, sans rien faire sinon regarder le plafond et écouter le bruit de la discussion dans le couloir entre les deux adultes sans en saisir le moindre mot. La fatigue lui retombait dessus d’un coup et un peu de repos ne lui ferait pas de mal. Au moins pour trouver les mots qu’elle allait employer avec son tuteur… Parce que non, lui dire qu’elle avait peur de sa famille, elle préférait très sincèrement éviter. De même que lui dire qu’elle craignait un peu ce don, qu’elle n’avait aucune idée de comment le maîtriser étant donné la différence avec l’eau et… Elle avait peur, tout simplement, même si c’était stupide. En temps normal, elle aurait adoré ce don ! Mais là, maintenant, dans le contexte actuel… Et cela ne faisait que lui donner encore plus envie d’aider, de bouger, de faire quelque chose pour se rendre utile. Quoi qu’en dise le frère de leur tuteur, Laura partageait le point de vue de Jasper et ne pouvait plus rester sans rien faire alors que tout le monde se battait autour d’eux.

Se redressant, la collégienne prit la tasse vide la plus proche d’elle et y versa du chocolat chaud, attrapant ensuite une madeleine pour la grignoter en attendant l’arrivée de monsieur Nakajima. Elle se releva dès qu’elle eut terminé sa madeleine, sillonnant la pièce avec sa tasse dans les mains pour aller observer les livres d’un peu plus près. Beaucoup de théologie, de livres d’histoire, de livres sur Issoire… Elle connaissait certains noms pour les avoir vus durant les « cours de catéchisme » chez le Père Vilette mais les autres ne lui évoquaient absolument rien. Les reliures des livres ressemblaient beaucoup aux vieux manuscrits en cuir, avec des lettres dorées comme ils pouvaient en voir au Pensionnat. Mais il s’agissait des livres « fragiles, vieux, à ne pas toucher sans raison ». Préférant éviter comme elle avait sa tasse et qu’elle était plus tendue que d’habitude, ne maîtrisant pas son deuxième don, Laura se contenta de détailler tous les titres en buvant son chocolat chaud. Après avoir fait deux fois le tour de la pièce, elle déposa sa tasse vide sur la petite table et revint s’asseoir dans le fauteuil alors que dix-huit heures sonnaient.

Elle n’eut pas longtemps à attendre avant d’entendre à nouveau des coups frappés à la porte de derrière qui la firent se relever alors que la voix du Père Mario résonnait. Des pas se rapprochèrent de la pièce et elle resta bien droite, par pure habitude, avant de voir son tuteur entrer et fermer la porte derrière lui. Il lui dit bonjour, tout comme elle avec un léger temps de retard tant l’air de son professeur était… Il avait l’air fatigué, les traits un peu plus tirés aussi, comme s’il était parti depuis des mois alors que ce n’était pas le cas. En tout cas, c’était l’impression qu’elle avait en cet instant précis. Ne sachant trop quoi dire ni quoi faire, Laura ne bougea pas, cherchant ses mots alors que monsieur Nakajima se rapprochait d’elle… et la serra dans ses bras, agenouillé au sol. Oh, mais… Il… Un peu déstabilisée, elle tâcha de se détendre pour ne rien lui montrer et s’installa sur la causeuse à côté de lui, jugeant qu’il s’agissait du geste le plus logique dans de telles circonstances. Inutile d’aller s’asseoir dans un fauteuil, très loin…

M. Nakajima – Donc tu as développé un second élément, mais pourquoi paniques-tu ? C’est très naturel, de cette façon.

Laura – Je… Je ne panique pas à cause de mon don, c’est juste que… Je ne suis pas rassurée à l’idée d’aller au Japon. Jasper et Genji ont dit plusieurs fois que votre famille n’aimait pas les dons et j’en ai deux, maintenant. Dont un qui influence le comportement, que je ne maîtrise même pas, que je ne pourrai pas maîtriser d’ici les vacances de Noël, et c’est justement celui qui a causé toutes vos disputes.

Elle ajouta qu’elle était désolée de dire cela, ne voulant pas le blesser comme il s’agissait de la famille et que c’était très important, pour eux, d’après Genji. A ses yeux, il s’agissait de la manière la plus douce pour dire qu’elle avait tout simplement peur de la famille Nakajima sans paraître impolie. En plus, deux semaines là-bas sans lui ? Alors qu’il était un des seuls à pouvoir les protéger vraiment au Japon ? Elle savait qu’il risquait de voir cette crainte comme un simple caprice, aussi comptait-elle éviter de le lui dire, mais… Elle n’était pas rassurée, pas du tout. Laura lui jeta un bref regard, remarquant qu’il était vraiment fatigué et que cette rencontre allait l’épuiser alors qu’il avait sûrement besoin de repos. Pourquoi avoir tenu à la rencontrer alors qu’une simple lettre aurait convenu ? Même un coup de téléphone ou… quelque chose comme cela. Et, comme disait Antoine, il y avait un cadre partout, de même pour Océane. C’était peut-être… normal. Même si Genji n’avait jamais supporté celui qui lui était imposé dans sa famille, comme son oncle d’ailleurs puisqu’il avait quitté le Japon. Et là, ils allaient y passer deux semaines et Laura ne connaissait pas du tout son don ni les émotions qu’elle devait taire pour ne pas froisser sa « nouvelle famille ».

Laura – Antoine m’a dit qu’il y avait un cadre partout, que je devais m’adapter mais… Genji n’a pas réussi à s’adapter, au Japon, puisqu’il a dû partir et qu’il était malheureux là-bas. Seulement, lui, il maîtrise son élément, il arrive à en identifier les sentiments ou… Je ne sais pas. J’ai peur de froisser votre famille, de ne pas réussir à m’adapter même si c’est un don naissant, ou de faire des bêtises. Je n’ai pas encore réussi à comprendre comment il fonctionnait et, en trois semaines, cela me semble incroyablement court.

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Dernière édition par Laura K. Nakajima le Dim 30 Juil - 20:08, édité 1 fois
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Kimmitsu Nakajima
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MessageSujet: Re: Rencontre discrète au presbytère   Dim 30 Juil - 18:38

Laura – Je… Je ne panique pas à cause de mon don, c’est juste que… Je ne suis pas rassurée à l’idée d’aller au Japon. Jasper et Genji ont dit plusieurs fois que votre famille n’aimait pas les dons et j’en ai deux, maintenant. Dont un qui influence le comportement, que je ne maîtrise même pas, que je ne pourrai pas maîtriser d’ici les vacances de Noël, et c’est justement celui qui a causé toutes vos disputes.

Donc c’était ça… La raison de sa panique, c’était le départ prochain, elle avait peur de sa famille. Kimmitsu retint un long soupir, au même moment où Laura ajouta d’une petite voix qu’elle était désolée et qu’elle n’avait pas voulu le blesser, qu’elle savait déjà que la famille était un sujet important pour eux. Elle avait dû déjà beaucoup parlé à Genji si elle parvenait à s’en faire ainsi, alors même que la situation était très différente. Il n’y avait pas le même passif, pas les mêmes origines, pas la même éducation, pas la même façon de voir la vie. Il était rare, également, que Laura apparaisse si fragile, qu’elle dévoile cette part de faiblesse qu’elle conservait en elle et conservera pour le reste de son existence, comme tout un chacun. Une part de faiblesse qu’il était bien grave de perdre car cela signifiait aussi perdre l’innocence, perdre la peur de la mort, perdre… une parti de son humanité, somme toute. Et ainsi se laisser conduire au profit d’autres sentiments qui vous empêchaient de vivre réellement. Il baissa le regard sur Laura, hésitant encore un peu sur la conduite à tenir avec elle et son frère, car il ne voulait pas les braquer ou les effrayer. Plus avec Jasper qu’avec sa petite sœur, d’ailleurs, mais c’était encore particulier après ce qu’avait traversé Jasper, en compagnie de son très cher « père ». Kimmitsu pouvait comprendre en partie ce qu’il avait ressenti durant des années, il savait l’effet que produisait la peur induite par son propre père.

Laura – Antoine m’a dit qu’il y avait un cadre partout, que je devais m’adapter mais… Genji n’a pas réussi à s’adapter, au Japon, puisqu’il a dû partir et qu’il était malheureux là-bas. Seulement, lui, il maîtrise son élément, il arrive à en identifier les sentiments ou… Je ne sais pas. J’ai peur de froisser votre famille, de ne pas réussir à m’adapter même si c’est un don naissant, ou de faire des bêtises. Je n’ai pas encore réussi à comprendre comment il fonctionnait et, en trois semaines, cela me semble incroyablement court.

Kimmitsu – Techniquement, tu n’auras le temps de rien, avec, maintenant ou en janvier, car oui, c’est un don naissant, et en plus, un don né en second lieu. Il sera toujours bien moins influent que si tu l’avais obtenu en premier, à la place de l’eau. Au pire des cas, tu feras des courants d’air incontrôlés, rien de plus. Et ne confond pas toutes les situations, nous en avons toutes des différentes, comment t’expliquer ça clairement…

Il ne voulait pas qu’elle parte avec la peur, car c’était justement ça qui la freinera à vouloir tester son second pouvoir et s’amuser avec, comme tous ceux qui se découvraient un don, que ce soit un premier ou un second, plus tard. Par ailleurs, il fallait toujours plusieurs mois avant qu’un don ne s’éveille véritablement chez son porteur et deux ou trois années de plus pour réussir à le faire sortir à volonté. Elle le savait pourtant déjà, cela… Elle avait obtenu l’eau à sept ou huit ans mais ses premières réussites d’apparition volontaire ne s’étaient produites qu’à partir de dix ans, et de façon plus sûre à ses onze ans, lorsqu’elle était entrée au pensionnat. Un don, premier ou second, mettait environ une année complète à s’éveiller, s’il n’était pas écrasé entre-temps cela dit, puis en moyenne deux ans avant que son porteur ne commence à s’en servir volontairement, et non plus par hasard ou accident. Il passa un bras autour de ses épaules pour la serrer contre lui et tâcher de la rassurer un peu, glissant sa main libre sur sa joue pour lui faire relever la tête, lui souriant avec un air paisible.

Kimmitsu – Genji ne se maîtrise pas. Ou plutôt, il ne se maîtrise plus, car il n’avait pas compris que son don évoluait, en même temps qu’il grandissait, et il n’y avait plus personne qui puisse le lui expliquer et comprendre. Pour ses parents, ce n’était qu’une crise d’adolescence, c’est surtout ce problème-là. Pas un réel problème d’intégration car il n’utilisait pas son pouvoir à son ancien lycée ou en public. Mais lui n’a pas grandi avec un entourage lui disant chaque jour qu’il devait étouffer ce pouvoir ou le chasser. Simplement, il avait peur et ne comprenait pas. Renier un premier don, surtout un offensif, c’est très compliqué, et la peur n’a rien arrangé.

Laissant retomber sa main, il frotta un peu l’épaule de Laura, l’incitant à laisser reposer sa tête contre lui, qu’elle se repose un peu, faisant une pause. Pour Genji et ses parents, les problèmes n’étaient venus que d’incompréhensions et difficultés à s’exprimer. Au fond, Genji n’était foncièrement contre l’idée de vivre auprès de toute la famille, il n’avait besoin que de gagner un espace d’autonomie, de liberté, et surtout, il ne détestait pas ses parents, il les respectait et les aimait, ce que le professeur ajouta pour sa fille adoptive. Ce qu’il fallait, à présent, c’était du temps. Laisser les choses se tasser, se forcer à en parler, de ces fameuses deux années, même si c’était douloureux, puis reconstruire des liens ébranlés par autant de disputes. Enfin, pour le moment, Kimmitsu tenait plus à rassurer Laura, lui dire qu’elle ne devait ni paniquer ni craindre d’essayer de manier ce second élément, où qu’elle soit, peu importe avec qui.

Kimmitsu – Aujourd’hui, c’est le père de Genji qui s’occupe de notre famille et il n’a pas la même vision des choses que notre père. Personne ne te disputera, là-bas, si tu fais des courants d’air par accident. C’était plus délicat lorsque j’avais ton âge. Notre père a été blessé à la guerre à cause de l’élément vent, très gravement, il en est resté infirme pour le reste de sa vie. J’ignorais ça et n’ai su que des années plus tard. Lorsqu’il est rentré, j’avais six ou sept ans, je ne me souviens plus. Je venais de développer le vent et j’ai aussitôt été le lui dire. Il a assez mal réagi. Il a tout fait pour que j’étouffe ce don. Mais on ne peut pas détruire le vent, le feu ou la foudre, pas comme les trois autres dons, et plus on essaye de les étouffer, plus cela exacerbe l’effet inverse. Les trois premières années, ce n’était qu’un don naissant, faible, aléatoire, soumis aux humeurs et au hasard. C’est après que les choses se sont un peu gâtés pour moi.

Un sourire amer vint flotter un instant sur ses lèvres et un léger tremblement le parcourut, qu’il tâcha d’étouffer bien vite pour que Laura ne s’en rendre pas compte. Il avait un eu resserré sa prise sur elle, regrettant, encore aujourd’hui, de ne pas en savoir su plus sur ce genre de pouvoirs, dès cette époque, car il aurait ainsi pu mieux réagir, s’expliquer, s’exprimer, l’utiliser sans crainte, et ne pas perdre des années avant que tout ne devienne irrémédiable.

Kimmitsu – Il faut se remettre dans le cadre. Le pays sortait d’une très grande guerre et d’une autarcie totale qui avait durée plus d’un millénaire. Le rang à tenir et l’Honneur étaient plus importants que jamais. C’était il y a… trente ans, maintenant. J’étais un peu plus jeune que toi lorsque j’ai commencé à m’opposer à mon père. S’il était toujours en vie, je ne vous enverrai pas là-bas, c’est évident. Mais cette époque est terminée. Il y a bien plus de peur contre les élémentaires en France qu’au Japon, aujourd’hui, et ce n’est rien de le dire. Tant que nous n’avons pas terminé de bâtir un vrai refuge ici, vous serez en sécurité, là-bas. Mais pour agir sans vous mettre en danger, il va falloir attendre, la nouvelle école sera plus sûre et je n’ai pas envie de vous voir mourir comme d’autres enfants sont déjà morts au pensionnat. Lorsque tu seras là-bas, tu pourras en profiter pour te détendre. Je sortais souvent, à ton âge, il y a de quoi faire.

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Laura K. Nakajima
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MessageSujet: Re: Rencontre discrète au presbytère   Jeu 3 Aoû - 1:22

M. Nakajima – Techniquement, tu n’auras le temps de rien, avec, maintenant ou en janvier, car oui, c’est un don naissant, et en plus, un don né en second lieu. Il sera toujours bien moins influent que si tu l’avais obtenu en premier, à la place de l’eau. Au pire des cas, tu feras des courants d’air incontrôlés, rien de plus. Et ne confond pas toutes les situations, nous en avons toutes des différentes, comment t’expliquer ça clairement…

Laura connaissait déjà toute la théorie sur le développement des dons, des premiers comme des deuxièmes, ayant beaucoup lu à ce sujet et harcelé Jasper de questions lorsqu’elle avait développé l’eau. Mais ce n’était pas cela qui l’effrayait, elle savait qu’on ne pouvait contrôler son don aussi vite, surtout un don naissant, seulement c’était plus fort qu’elle. La collégienne se sentait presque obligée de faire des efforts, de travailler dur pour éviter les catastrophes au Japon. Parce que… Si jamais elle produisait des courants d’air incontrôlés, la famille de Genji risquait de mal le prendre. Non ? Elle était censée ne posséder que l’eau, pas l’eau ET le vent. Et cet élément semblait être détesté par tous les membres de cette famille, membres qui allaient la rencontrer dans moins d’un mois… Et si cela se passait mal ? Si elle commettait une erreur qui aggraverait la situation entre eux ? Si ce don était apparu après les vacances, jamais Laura n’aurait été aussi nerveuse, mais ici… C’était si nouveau ! Et elle ne comprenait pas pourquoi. Dans ses amis proches, personne n’avait deux dons, même Alexis qui avait pourtant un passé très compliqué, alors pourquoi en avoir développé un second elle-même ?

C’était illogique, elle était en bonne santé et souriante, et tout ce qu’il fallait, alors… Pourquoi ? Ils avaient tous des situations différentes… Cela ne voulait rien dire, à ses yeux. Au moment où elle allait regarder son tuteur, elle sentit un bras passer autour de ses épaules, retenant un sursaut tant elle était tendue – et elle le sentait, en plus… - avant de sentir qu’il la serrait contre lui. Ce geste était encore très nouveau, pour elle, venant d’un adulte, même si Laura ne l’avouerait jamais à voix haute, de peur d’être catégorisée de traumatisée alors qu’elle allait parfaitement bien. Monsieur Nakajima l’incita ensuite à relever la tête, qu’elle avait gardée rivée droit devant elle par peur de trahir son étonnement même si elle s’était très légèrement raidie l’espace de deux secondes. Heureusement, il ne releva pas, ce qui lui permit de se laisser aller, un peu au moins. Il lui souriait d’un air plus paisible que lorsqu’il était entré dans cette pièce, la fatigue semblant être reléguée au second plan.

M. Nakajima – Genji ne se maîtrise pas. Ou plutôt, il ne se maîtrise plus, car il n’avait pas compris que son don évoluait, en même temps qu’il grandissait, et il n’y avait plus personne qui puisse le lui expliquer et comprendre. Pour ses parents, ce n’était qu’une crise d’adolescence, c’est surtout ce problème-là. Pas un réel problème d’intégration car il n’utilisait pas son pouvoir à son ancien lycée ou en public. Mais lui n’a pas grandi avec un entourage lui disant chaque jour qu’il devait étouffer ce pouvoir ou le chasser. Simplement, il avait peur et ne comprenait pas. Renier un premier don, surtout un offensif, c’est très compliqué, et la peur n’a rien arrangé.

Donc il… n’avait pas subi les remarques de sa famille à cause de son don ? Laura entrouvrit légèrement la bouche, comprenant bien mieux la situation d’un coup, alors que son tuteur avait laissé retomber sa main et lui frottait l’épaule, l’invitant à se reposer contre lui. Ce qu’elle fit en ramenant ses mains sur ses genoux pour tenter de contrôler un minimum ses émotions, sachant qu’elles fluctuaient très fort ces derniers temps et qu’elle-même se trahissait à cause des courants d’air – ce qui la dérangeait au plus haut point, d’ailleurs. Elle posa sa tête contre son tuteur, réfléchissant à ce qu’il venait de dire, essayant de l’écouter sans réagir immédiatement pour une fois. Jamais Laura n’avait pensé au quiproquo… En fin de compte, tout était né d’une incompréhension entre les parents de Genji et Genji, c’est cela ? Et Genji avait eu peur, ne comprenant pas ce qui lui arrivait, ce que la collégienne pouvait concevoir sans aucun problème, frissonnant malgré elle. Elle aussi avait paniqué, cet été, avec l’évolution brutale de son don… Alors, Genji, seul sans personne pour lui expliquer comme toutes les personnes maniant un don avaient pris la fuite, littéralement… Ou alors, il y avait d’autres membres de sa famille qui étaient encore là ? Mais cela n’avait aucun sens.

Ce que son tuteur ajouta ensuite à propos de Genji confirma que tout était né d’un manque de communication, ou quelque chose comme cela du moins, puisque son nouveau cousin aimait toujours ses parents, ne voulait pas éviter le Japon comme il le lui avait déjà dit et les respectait. Ce sujet avait été un des plus gros chocs culturels, entre Laura et lui, parce qu’elle ne pouvait pas respecter ses parents, encore moins les aimer, ce qu’il avait eu énormément de mal à comprendre, cela l’avait même choqué. Comme il s’agissait d’une de leurs premières discussions ensemble, le thème de la famille l’avait marquée et elle essayait toujours de comprendre cet attachement, aujourd’hui. Enfin, pas le « comprendre » au sens générique, Laura savait que c’était important, qu’il s’agissait d’une valeur, tout ça… Mais la raison lui échappait. Jusqu’à présent. Avec monsieur Nakajima et Solène… Elle ne savait pas trop, à vrai dire. Ils tenaient à eux, elle le voyait bien. Mais le rôle des parents était très flou, dans son esprit, en dehors du côté « décider de l’avenir de ses enfants ».

Kimmitsu – Aujourd’hui, c’est le père de Genji qui s’occupe de notre famille et il n’a pas la même vision des choses que notre père. Personne ne te disputera, là-bas, si tu fais des courants d’air par accident. C’était plus délicat lorsque j’avais ton âge. Notre père a été blessé à la guerre à cause de l’élément vent, très gravement, il en est resté infirme pour le reste de sa vie. J’ignorais ça et n’ai su que des années plus tard. Lorsqu’il est rentré, j’avais six ou sept ans, je ne me souviens plus. Je venais de développer le vent et j’ai aussitôt été le lui dire. Il a assez mal réagi. Il a tout fait pour que j’étouffe ce don. Mais on ne peut pas détruire le vent, le feu ou la foudre, pas comme les trois autres dons, et plus on essaye de les étouffer, plus cela exacerbe l’effet inverse. Les trois premières années, ce n’était qu’un don naissant, faible, aléatoire, soumis aux humeurs et au hasard. C’est après que les choses se sont un peu gâtés pour moi.

Laura resta silencieuse, sentant son tuteur resserrer légèrement sa main sur son épaule. Il s’agissait d’un sujet très délicat, elle le sentait et… à vrai dire, ignorait complètement comment réagir. Comment le prendre, ce qu’elle devait retirer de tout cela. Pourquoi lui parlait-il de son passé ? Elle essayait d’assimiler, de se rassurer, de se dire qu’il avait raison et qu’elle n’avait… rien à craindre, en fin de compte. Mais c’était difficile, difficile de se dire qu’elle ne risquait absolument rien là-bas. Ce n’était pas la même chose ! D’accord, le père de Genji agissait différemment, peut-être. Peut-être le père de son tuteur était-il plus dur, à cause de cette blessure, mais… Elle ne savait pas. Laura essayait d’imaginer monsieur Nakajima plus jeune, à six ou sept ans – ce qui était très dur, au passage, elle ne pouvait le voir aussi jeune, comme s’il était né… vieux –, en train d’annoncer à son propre père qu’il avait développé un don pour recevoir des réactions négatives en retour.

Des critiques, sûrement. Peut-être des coups… Si les choses s’étaient « un peu gâtées pour lui » après, c’était possible. La collégienne se mordit les lèvres, regardant face à elle sans le voir le décor et le mur de la pièce, pensive. Un enfant avec un don naissant, heureux de l’avoir mais qui déchante très vite et le subit pendant trois ans… A sentir la réaction de son tuteur, elle pouvait deviner sans problème le calvaire qu’il avait vécu là-bas. Et comprendre ce départ du Japon. Ce qui lui donnait encore moins l’envie d’y aller… Comment pouvait-il savoir qu’ils ne risquaient vraiment rien, là-bas ? Et si le reste de la famille pensait comme son père ? Ou si, justement, elle… Laura frissonna, malgré elle, songeant qu’elle ne cessait d’espérer que c’était un mauvais rêve, qu’elle n’avait rien développé du tout. Et si jamais cette simple pensée exacerbait son don, comme il venait de le dire… ?

M. Nakajima – Il faut se remettre dans le cadre. Le pays sortait d’une très grande guerre et d’une autarcie totale qui avait durée plus d’un millénaire. Le rang à tenir et l’Honneur étaient plus importants que jamais. C’était il y a… trente ans, maintenant. J’étais un peu plus jeune que toi lorsque j’ai commencé à m’opposer à mon père. S’il était toujours en vie, je ne vous enverrai pas là-bas, c’est évident. Mais cette époque est terminée. Il y a bien plus de peur contre les élémentaires en France qu’au Japon, aujourd’hui, et ce n’est rien de le dire. Tant que nous n’avons pas terminé de bâtir un vrai refuge ici, vous serez en sécurité, là-bas. Mais pour agir sans vous mettre en danger, il va falloir attendre, la nouvelle école sera plus sûre et je n’ai pas envie de vous voir mourir comme d’autres enfants sont déjà morts au pensionnat. Lorsque tu seras là-bas, tu pourras en profiter pour te détendre. Je sortais souvent, à ton âge, il y a de quoi faire.

Laura – Vous… Vous sortiez ?, dit-elle en se redressant un peu pour le regarder. Pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire, c’est que… Vous… Je ne vous imagine pas sortir, je pensais que vous étiez très… calme.

Laura s’excusa, réalisant que sa question était stupide étant donné que son professeur avait été un adolescent comme les autres. Mais il était professeur. Un adolescent, mais professeur. Désolée ! Elle n’avait pas fait exprès, vraiment pas, c’était sorti tout seul. Elle ne l’imaginait pas sortir, dorm… Bon, si, dormir, ça allait un peu mieux maintenant vu qu’elle vivait sous le même toit que lui. Mais c’est comme s’il avait… Comme s’il était… C’était bizarre, voilà ! Elle n’avait pas fait exprès. Laura rougit, évitant le regard de son tuteur tout en se mordant les lèvres, plus mal à l’aise que jamais. Elle marmonna quelques mots inintelligibles, sentant un autre courant d’air très léger faire bouger une mèche rebelle en provoquant une vague de jurons intérieure. Ce don qui s’y mettait, ce n’était pas le moment ! Laura se reconcentra sur la conversation et sur ce que son tuteur avait dit. Il avait parlé de… De… Du cadre, qu’ils seraient en sécurité au Japon et qu’il ne les y enverrait pas si son père y était toujours. Mais comment savait-il que c’était sans danger ? Il n’y était plus retourné depuis des mois…

Laura – Je vous crois lorsque vous dites que votre frère est différent… Mais le Japon est loin. Et si… Si les choses ont changé depuis votre dernier voyage là-bas ? Tout a changé si vite ici que c’est peut-être la même chose au Japon. Je suis désolée, je ne veux pas… Je… Ce n’est pas de la mauvaise volonté, ni un caprice, je vous le promets ! Mais j’ai…

Peur de partir si loin, sans personne. Enfin, il y aurait Jasper, Genji, peut-être Solène… Mais qui d’autre ? Océane aussi, mais aucun adulte en dehors de Solène. Et encore, à ses yeux, elle n’était qu’une très jeune adulte qui grandissait encore, elle était fragile, toute gentille, personne ne voudrait lui faire de mal mais elle était toute douce. Ce n’était pas elle qui intimidait ou les protégerait. Quant au père de Genji… Jasper ne lui faisait pas confiance. Et elle-même ne le connaissait pas, surtout en ne l’ayant vu que quelques fois, très vite. Comment Laura pourrait-elle partir à des centaines et des centaines de kilomètres d’ici sans savoir ce qui l’attendait là-bas ? Un long frisson lui parcourut le corps, la poussant à se frotter les bras sans qu’elle ne comprenne vraiment pourquoi. Elle baissa la tête pour éviter de croiser, une nouvelle fois, le regard de monsieur Nakajima. Elle était désolée. Elle ne voulait surtout pas le décevoir, plus maintenant, mais… Ce don tombait très mal. En fait, non, il ajoutait un élément supplémentaire à la peur d’aller au Japon. Laura maîtrisait l’eau, au moins un minimum malgré l’évolution de cet été, elle savait se contrôler et ne ressentait pas d’oppression particulière à cause d’un quelconque cadre. Mais le vent… Le vent !

Laura – Je ne veux pas vous décevoir une nouvelle fois…, murmura-t-elle. J’ai compris que vous me faisiez confiance avec ce que vous venez de me raconter, malgré ce que je pensais, mais est-ce que vous êtes sûr que… qu’aucun membre de votre famille n’a changé d’avis à propos des éléments, s’il y avait autant de tensions ? S’il y a eu une guerre, elle a forcément marqué les esprits, surtout si votre père a été blessé là-bas… Ne pourrions-nous pas rester ici, tout simplement ? Même pour vous aider ?

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Kimmitsu Nakajima
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MessageSujet: Re: Rencontre discrète au presbytère   Mer 23 Aoû - 7:41

Laura – Vous… Vous sortiez ?, dit-elle en se redressant un peu pour le regarder. Pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire, c’est que… Vous… Je ne vous imagine pas sortir, je pensais que vous étiez très… calme.

Le professeur sourcilla un peu, se demandant une fois comment les plus jeunes pouvaient imaginer leurs aînés et la vie qu’ils menaient. Lorsqu’on était petit, on pensait en toute logique qu’un professeur dormait, mangeait et travaillait dans sa classe, sans jamais mettre un seul pied à l’extérieur, ça restait « normal », car on ne visualisait pas un enseignant comme n’importe quel autre adulte. Pourtant, avec Laura, ce devrait être différent, elle vivait sous son toit ! Elle s’excusa d’ailleurs, rougissant un petit peu, toujours tête baissée. Ah là là, si elle pouvait réaliser à quel point il avait été tout sauf « calme », encore plus agité durant son adolescence que Jasper et Laura réunis, ce qui n’était tout de même pas rien. Le contexte de l’époque ne l’avait pas non plus aidé, il était arrivé un moment où il en avait eu tellement assez du cadre imposé par son père qu’il n’avait eu de cesse de faire le contraire de ce qu’on attendait de lui, jusqu’au point de non-retour. Les cadres et règles n’étaient acceptables que lorsqu’on avait confiance et qu’on respectait la personne qui nous les imposait. Sans cela, c’était simplement impossible de tenir longtemps, Laura pouvait aussi comprendre ça.

Laura – Je vous crois lorsque vous dites que votre frère est différent… Mais le Japon est loin. Et si… Si les choses ont changé depuis votre dernier voyage là-bas ? Tout a changé si vite ici que c’est peut-être la même chose au Japon. Je suis désolée, je ne veux pas… Je… Ce n’est pas de la mauvaise volonté, ni un caprice, je vous le promets ! Mais j’ai…

Non, le Japon ne changeait pas aussi vite que la France pour la simple et bonne raison que la culture ne le permettait pas, et ça, Laura devrait le réaliser sans qu’il n’ait besoin de le lui expliquer, tant c’était évident, surtout après lui avoir parlé, discuté avec Genji, elle en savait assez sur ce pays pour se rendre compte de ça. Si on voulait comparer avec les éléments, on pouvait dire que le Japon vivait de glace là où la France s’agitait par le feu. En observant les différents pays, on voyait que certains comptaient plus d’élémentaires avec des dons offensifs et d’autres plus avec des dons défensifs, et cela s’expliquait par la culture et la mentalité du pays en question. Pour la France, par exemple, il n’était pas bien difficile de deviner s’il y avait plus de pouvoir offensifs ou défensifs… Ce pays faisaient parti des plus agités, à cause de sa population, de son Histoire très fréquemment bouleversée, là où le Japon avait suivi une ligne directrice très stable durant plusieurs siècles avant de connaître de gros bouleversements, puis était finalement revenu à la stabilité de lui-même. La France, de son côté, était stable aussi… Mais dans l’agitation. Un peuple ayant besoin que les choses remuent sans cesse pour se sentir bien et craignant en même temps ces changements, c’était très particulier.

Laura – Je ne veux pas vous décevoir une nouvelle fois…, murmura-t-elle. J’ai compris que vous me faisiez confiance avec ce que vous venez de me raconter, malgré ce que je pensais, mais est-ce que vous êtes sûr que… qu’aucun membre de votre famille n’a changé d’avis à propos des éléments, s’il y avait autant de tensions ? S’il y a eu une guerre, elle a forcément marqué les esprits, surtout si votre père a été blessé là-bas… Ne pourrions-nous pas rester ici, tout simplement ? Même pour vous aider ?

Kimmitsu – C’est bien là le caprice, Laura, de demander encore et encore à rester alors que tu sais très bien que ce sera non, tant que certaines conditions ne seront pas réunies. Regarde-moi.

Il l’incita à relever la tête en glissant la main contre sa joue, la regardant avec un air très sérieux. Il était normal qu’elle sente bizarre ou agitée, avec ce qui arrivait, néanmoins, elle ne devait pas non plus perdre de vue que la guerre, le front, était et restera une histoire d’adulte, quoi qu’il arrive. A moins d’être de parfaits sauvages estimant qu’il était judicieux d’envoyer un gamin de douze ou quinze ans risquer sa vie pour une bataille qui n’était pas la sienne et le dépassait entièrement, qui les dépassait tous, d’ailleurs…

Kimmitsu – La guerre qu’il y a eu n’avait rien à voir avec les éléments. Le Japon était très fermé et menacé par l’Empire Anglais. Il a combattu avec le soutien de la France, mais cette guerre a été perdue, ce qui a provoqué la fin de l’Empire, la chute du Shogun et de la caste des samouraïs, dont mon père faisait parti. Il a été blessé, là-bas, à cause du vent, ce qui l’a rendu aigri et très fortement contre ce genre de manifestations. Le reste de ma famille n’a rien contre, en revanche, ce sont des pouvoirs qui les effraient ou les laissent indifférent, parce qu’il ne les comprennent pas, mais ils ne disent rien si quelqu’un s’entraîne dans le jardin. Les personnes qu’ils ont vraiment du mal à accepter sont celles plus… Comment dire… A l’image de Gabriella.

Navré pour elle, enfin, ce point-là était entièrement vrai. Un très faible sourire un peu gêné lui échappa, il savait que ça ne faisait pas de dire ça… Mais la jeune mère ne sera sans doute jamais acceptée là-bas, elle était trop différente, trop éloignée des préoccupations jugées « ordinaires » pour qu’on puisse simplement comprendre sa façon de penser. Kimmitsu se pencha un peu et embrassa Laura sur le front, comme il le faisait avec ses plus jeunes frères et sœurs avant de les mettre au lit, tous les soirs, en leur souhaitant une bonne nuit.

Kimmitsu – Et si, je sortais, ajouta-t-il avec un sourire. J’étais moins calme que toi et ton frère réunis, pendant toute une période. Mais on change avec l’âge et ce qu’on peut vivre. Comme Gabriella, c’est une simple histoire de changement. Elle ressemblait tout de même à Solène avant que la vie, et bien… Ne l’emmène sur un autre chemin. Tout cela est normal, tu fais des choix et ces choix détermineront le destin que tu auras et la façon dont ta vie se déroulera puis se terminera. Le tout est de partir sans rien avoir à regretter.

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Laura K. Nakajima
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MessageSujet: Re: Rencontre discrète au presbytère   Sam 16 Sep - 23:30

M. Nakajima – C’est bien là le caprice, Laura, de demander encore et encore à rester alors que tu sais très bien que ce sera non, tant que certaines conditions ne seront pas réunies. Regarde-moi.

Son tuteur lui fit relever la tête, glissant sa main contre sa joue. Il avait son air sérieux, celui qu’il prenait lorsqu’il expliquait des choses importantes, voire cruciales, ou encore celui des cours lorsqu’il rappelait les règles à certains élèves qui ne l’écoutaient pas ou manquaient de respect à autrui. Laura soutint son regard, bien qu’elle ait envie de tourner la tête en cet instant précis, consciente du manque de maturité dont un tel geste témoignerait. Mais elle était mal à l’aise et sentait son nouveau don s’agiter faiblement, indépendamment de sa propre volonté, lui donnant l’impression de bouger bien plus ces derniers jours que depuis… le début, en fait. Ou alors était-ce parce qu’elle savait pour le don ? Était-il possible qu’il se « réveille » dans certaines situations ? Non… Son tuteur venait de lui dire que ce n’était rien de grave, que ce développement était normal et que le vent resterait faible pendant un long moment comme il s’agissait d’un deuxième élément.

Mais Laura voulait agir, aider, éviter d’aller au Japon en priant tous les jours pour qu’aucun de ses proches ne soit tué dans cette guerre. Parce que maintenant, c’en était bel et bien une, tous leurs professeurs impliqués étaient partis, disparus dans la nature. Enfin… Ils étaient joignables dans une certaine mesure, la preuve en était avec monsieur Nakajima, mais ils prenaient des risques pour eux s’ils se montraient. Pourquoi lui raconter tout cela maintenant ? Pourquoi prendre un tel risque s’ils étaient présents ? Pourquoi ne pas se contenter d’une simple discussion à distance, même si cela avait nécessité plus de temps ? Ce n’était rien d’urgent, il le savait puisqu’il avait été prévenu pour son don. Et il avait du travail, beaucoup de travail, ces fameuses conditions qui devaient être réunies pour qu’ils puissent rester en France. Son esprit allait dans tous les sens, ses pensées passant d’un sujet à l’autre sans aucune raison apparente, un mot suffisant à la distraire tant elle avait de questions à poser. Entre le Japon, sa famille, l’état de fatigue de son tuteur, ce nouveau don, cette adoption et la guerre qui s’annonçait…

M. Nakajima – La guerre qu’il y a eu n’avait rien à voir avec les éléments. Le Japon était très fermé et menacé par l’Empire Anglais. Il a combattu avec le soutien de la France, mais cette guerre a été perdue, ce qui a provoqué la fin de l’Empire, la chute du Shogun et de la caste des samouraïs, dont mon père faisait parti. Il a été blessé, là-bas, à cause du vent, ce qui l’a rendu aigri et très fortement contre ce genre de manifestations. Le reste de ma famille n’a rien contre, en revanche, ce sont des pouvoirs qui les effraient ou les laissent indifférent, parce qu’il ne les comprennent pas, mais ils ne disent rien si quelqu’un s’entraîne dans le jardin. Les personnes qu’ils ont vraiment du mal à accepter sont celles plus… Comment dire… A l’image de Gabriella.

Son professeur eut un sourire gêné en disant cela alors que Laura baissait un peu les yeux, à nouveau. Il n’avait pas à être gêné, elle voyait ce qu’il voulait dire. Enfin… Elle comprenait un peu mieux. La directrice avait un caractère très fort, Solène le lui avait prouvé en racontant l’épisode du mariage avant son départ du Pensionnat il y avait de cela quelques jours à peine. Comment ne pas comprendre qu’ils n’apprécient pas trop la sœur de Solène… ? Elle était douce, appréciée de la majorité de la famille d’après Genji, la « femme parfaite ». Et sa sœur était plus dure, seule, mère mais travaillant et guidant un groupe. Ajoutons à cela la peur des éléments qu’elle possédait… Mais cette peur avait justement créé un climat de guerre en France, était-il sûr que ce n’était pas le cas au Japon, maintenant ? Lui n’y était pas allé depuis les vacances… Mais la situation ne s’était pas dégradée à ce point ici en l’espace de trois mois seulement, cela s’était fait en une année entière. Donc, logiquement, Laura s’inquiétait trop vite, tout ne pouvait pas être aussi grave qu’en France au Japon. Enfin, du moins, tant qu’ils n’avaient pas la personnalité de leur tante.

Monsieur Nakajima se pencha soudain vers elle, lui embrassant le front en la choquant complètement par la même occasion. Elle le regarda, levant la tête vers lui, perdue. Comment pouvait-il être si sincère avec eux ? Sincèrement attaché, du moins, alors qu’il ne les côtoyait qu’en tant que professeur depuis des années. Tous deux avaient pris l’option arts martiaux mais ne l’avaient jamais vu en dehors des cours, il n’était pas leur professeur responsable et ils ne s’étaient pas tournés vers lui lorsqu’ils avaient besoin d’aide. Alors… Pourquoi ? La question lui brûla les lèvres mais Laura se retint, ne sachant pas trop comment la poser précisément sans vexer son tuteur. Il avait toujours dit qu’il prenait ce rôle très à cœur, qu’il fallait veiller sur les enfants, etc. mais c’était différent, ici. Même le cadre était différent, alors qu’ils se voyaient dans une pièce normale, une immense bibliothèque, dans un presbytère qui n’avait rien de particulier. Laura était déjà allée trouver le Père Vilette de nombreuses fois, s’étant retrouvée dans des pièces similaires. Alors pourquoi osait-elle moins parler, cette fois-ci ? De peur de blesser, vexer, ou énerver…

Kimmitsu – Et si, je sortais, ajouta-t-il avec un sourire. J’étais moins calme que toi et ton frère réunis, pendant toute une période. Mais on change avec l’âge et ce qu’on peut vivre. Comme Gabriella, c’est une simple histoire de changement. Elle ressemblait tout de même à Solène avant que la vie, et bien… Ne l’emmène sur un autre chemin. Tout cela est normal, tu fais des choix et ces choix détermineront le destin que tu auras et la façon dont ta vie se déroulera puis se terminera. Le tout est de partir sans rien avoir à regretter.

Laura n’avait pu s’empêcher d’entrouvrir légèrement la bouche, plus choquée encore, en entendant que leur professeur était plus agité de Jasper et elle réunis. Lui… lui, plus agité ? Elle dut le dévisager un bon moment avant de le réaliser, ses paroles aidant à la faire revenir à la discussion lorsqu’il parla de changement. Surtout pour Solène et sa sœur… La collégienne ne doutait pas de ce qu’il avançait, les photos que son frère et elle avaient trouvées attestant de ce changement incroyable et dur à mesure que les années passaient. Il avait changé… Cela signifiait que tout le monde changeait à ce point en vieillissant ? Si lui avait été agité lorsqu’il était plus jeune et qu’il était devenu aussi calme et… sage, en fin de compte, en l’espace de quelques années, comment eux allaient-ils évoluer ? Laura savait qu’elle changeait aussi mais elle conservait tout de même une partie de son caractère, de ses pensées, quoi qu’ébranlée par tout ce qui se passait autour d’eux.

Quant aux regrets… Laura détourna les yeux, sentant clairement un courant d’air autour d’elle cette fois, se mordant les lèvres. Elle ne pouvait pas affirmer vivre sans regrets, même si elle savait qu’elle était jeune. La première chose qu’elle regrettait, et dont elle avait déjà parlé à Jasper, était la grossesse de leur tante. S’ils n’avaient rien fait, les choses se seraient passées différemment, la directrice du Pensionnat n’aurait pas été sous les projecteurs et n’aurait pas été discréditée, enflammant les médias aussitôt. Et elle n’aurait pas, non plus, été agressée et traumatisée par l’idée de retomber enceinte… Tout aurait été différent. Jasper avait beau dire que les médias et le gouvernement manigançaient tout depuis longtemps, qu’ils n’y étaient pour rien, elle avait sérieusement de grandes difficultés à le croire à ce sujet. C’était possible, oui. Mais tout avait commencé par leur faute, avec cette insémination artificielle de laquelle ils étaient les seuls à être au courant.

Laura – Qu’arrive-t-il aux personnes qui partent avec des regrets ?, demanda-t-elle timidement en relevant la tête. Est-ce qu’il y a un… certain nombre de regrets à ne pas dépasser ou des degrés d’importance ?

M. Nakajima – C'est à toi de savoir les limites que tu ne dépasseras pas, rien de plus. Et si un jour, tu les franchis, tu devras vivre avec un poids élevé sur la conscience. Réussir à le supporter ou mourir. C'est très personnel, personne ne pourra dire à ta place quelles sont tes limites.

D’accord… Très sincèrement, elle ne savait pas si cette réponse la rassurait ou l’effrayait. Réussir à supporter le poids ou mourir… Laura voulut ajouter que certains poids n’entraînaient peut-être pas toujours la mort mais se ravisa, sachant qu’elle risquait de se trahir de manière stupide. Ce qui était, au départ, une idée pour embellir la vie de la directrice, était devenu l’origine d’un cauchemar qui avait tout fait dégénérer. Et était devenu leur secret, à tous les deux, et dont ils ne parleraient sans doute à personne tant cette réaction avait été immature sur le coup. Pourtant, cela ne remontait que d’un an… Une petite année. Une longue année, mais très petite. Douze mois. Il ne restait donc plus qu’à connaître les limites qu’elle avait, savoir jusqu’à quel point elle pouvait aller, savoir ce qui était tolérable ou non à ses yeux. Mais le demander à son tuteur ne servirait à rien, sinon à lui faire croire qu’il s’agissait de quelque chose de grave, ce qu’elle ne voulait pas. Il n’était pas là pour s’inquiéter encore plus, seulement pour lui parler de ce don qu’elle regrettait au fond d’elle-même sans l’avoir dit, de ce qui la préoccupait. Ce qu’elle ne comprenait toujours pas non plus…

Laura – Je… Je ne les connais pas. Je sais seulement que… que je regrette certaines choses. Mais je ne veux pas vous empêcher de vous reposer pour ça, ce n’est rien de grave et ça passera tout seul. Je vous crois quand vous dites que votre famille nous laissera nous entraîner dans le jardin, donc j’essaierai de temps en temps et tout ira bien… Je suppose.

M. Nakajima – Tu peux essayer tous les jours. J'ai un petit frère qui manie aussi le vent, il pourra te montrer des trucs, au début. Et il a le même caractère que toi, ça devrait aider.

S’entraîner avec un de ses frères ? Laura grimaça légèrement avant de s’excuser, réalisant que c’était impoli. Désolée ! Elle ne voulait pas déranger sa famille pour ça, voilà tout, ce qu’elle s’empressa d’ajouter en rougissant un peu. Elle n’allait pas demander au petit frère de son tuteur pour l’entraîner, il avait sûrement autre chose à faire, des occupations plus importantes que de s’occuper de la fille que son frère avait prise sous tutelle. Non, elle ne pouvait pas, elle ne venait pas pour déranger tout le monde, elle voulait se faire la plus discrète possible, voire s’isoler de temps en temps, marcher dans le coin, s’aérer… Bouger, rester loin de la maison si grande et habitée par autant de personnes que de générations présentes dans la famille.

Laura – Je comptais me balader et sortir pour… découvrir un peu l’endroit et les environs. Genji m’a dit que c’était très beau, je pourrai m’entraîner de temps en temps dans ces coins-là. Je… Je ne veux pas déranger votre famille pour des raisons comme celle-ci, ce n’est pas très important. Ce… Ce don peut attendre quelques semaines, dans le pire des cas.

M. Nakajima – Bien sûr... Je t'ai déjà raconté le jour où j'ai failli avoir le bras tranché net car je croyais que ce don pouvait attendre quelques semaines ?

Laura se sentit blêmir, détournant complètement la tête pour fixer ses mains posées sur ses jambes. Elle n’osa pas regarder son tuteur, ayant l’horrible impression de s’être grillée malgré elle alors qu’elle avait pris toutes les précautions du monde pour ne pas laisser entendre qu’elle ne voulait pas de ce don. Ou, en tout cas, pas maintenant. Et il avait dit que c’était un don naissant, qu’il n’était pas dangereux ! Et là, il lui disait qu’il avait failli avoir le bras tranché parce qu’il ne s’était pas entraîné… Laura réprima un long frisson, commençant à percevoir la différence de ce don avec le sien. Elle ne risquait pas d’être blessée avec l’eau, même lorsqu’elle était toute petite. Son don était naissant et elle était déjà restée des jours et des jours sans s’entraîner, lorsqu’elle était malade et bloquée au lit, par exemple. La collégienne resta un moment silencieuse, n’osant pas répondre tout de suite. Elle n’avait pas voulu de ce don, il tombait mal, c’est tout. Ce n’était pas un crime que de souhaiter s’entraîner plus tard. Mais s’il risquait de la blesser, avait-elle vraiment le choix… ?

Laura – Je… Je ne pensais pas qu’un don naissant me blesserait. Je voulais seulement… Je… Je voulais attendre un meilleur moment pour m’entraîner. Si je m’entraîne avant et après, cela ne peut vraiment pas suffire ? Ce n’est pas très grave, deux semaines… Ce n’est qu’un deuxième don, ce n’est pas grave si… Ce n’est pas important.

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